Fr. Hyacinthe-Marie Cormier O.P.

Le bienheureux Hyacinthe-Marie Cormier, dominicain de la province de Toulouse, a vécu de 1832 à 1916. Il a exercé de nombreuses charges de gouvernement : prieur, provincial de la province de Toulouse, charge qu’il exerça durant trois mandats, puis Maître de l’Ordre de 1904 à 1916. L’Ordre et spécialement la province de Toulouse ont donc été marqués par ses intuitions et son esprit de sacrifice et de conquête. Il résida de nombreuses années à Marseille, en tant que prieur et provincial, et y fut l’une des chevilles ouvrières du projet de construction du couvent et de l’église. Il est ainsi particulièrement vénéré dans ce couvent.


 

Bienheureux Hyacinthe-Marie Cormier – Pari Ravan 2012 – Faience à l’entrée de la salle de conférence

 

I. Le frère prêcheur

 

Vers l’Ordre des Prêcheurs

Henri Cormier nait le 8 décembre 1832, à Orléans. Son père meurt quelques années après sa naissance, il sera donc élevé, ainsi que son frère Eugène, par sa mère seule. Il va en classe chez les Frères de la Doctrine chrétienne et y est studieux.

Tout de suite, on note un premier trait de caractère. Il aime la musique, d’abord le chant, mais malheureusement ce talent ne pourra pas être porté à son plein achèvement à cause de sa mauvaise santé. Il devient un bon organiste, au point, raconte-t-on, d’être admiré par Liszt un jour qu’il accompagnait le Salve Regina.

Il est réellement artiste dans l’âme, également sur le plan littéraire. Pendant ses études, il se prend de passion pour Lamartine, et apprend par cœur certaines de ses œuvres. Ce don trouvera son plein épanouissement dans les œuvres et biographies qu’il écrira comme frère prêcheur.

Lorsqu’il a seize ans, son frère Eugène meurt, ce qui provoque en lui un regain de piété, presque une conversion. Peu après, il entre au grand séminaire d’Orléans, et il semble que cela se soit fait tout naturellement.

Au séminaire, il commence à s’interroger sur une éventuelle vocation dominicaine. A l’occasion de vacances près de Sorèze, dans une station thermale, il va rencontrer le Père Lacordaire. Verdict de l’illustre Prêcheur : « vocation nulle ou pas mûre », ce qui dans l’esprit de Lacordaire, voulait dire nulle, racontera plus tard le Père Cormier. Pauvre Henri !

Mais peu à peu la question de la vie religieuse se fait plus pressante. Il consulte à Rome un autre dominicain, le P. Amanton dont l’avis est nettement positif.

Peu après son ordination, il quitte donc le diocèse d’Orléans, au grand regret de son évêque, Mgr Dupanloup. En 1856, il entre au noviciat, au couvent de Flavigny, et prend le nom de frère Hyacinthe, un des premiers grands missionnaires dominicains de l’est de l’Europe. Il y ajoutera plus tard par dévotion celui de la Sainte Vierge.

 

Jusqu’à la profession solennelle

Il est un novice exemplaire. Il se promène toujours avec le livre des Constitutions à la main, pour l’étudier durant les temps libres. Il célèbre la messe avec grande ferveur si bien que ses confrères novices veulent tous lui servir la messe. Les premiers mois se déroulent dans la paix profonde :

« On m’avait dit, j’avais lu, que le noviciat était le temps des épreuves…Pour moi, je n’en avais aucune ; tout allait à merveille ; j’étais heureux. Je ne souffrais que de ne pas souffrir » dira-t-il en 1909. Mais l’épreuve était proche.

Au début de l’année 1857, il se met à cracher du sang. Les médecins diagnostiquent une laryngite, et les dispenses successives de ses supérieurs ne parviennent pas à améliorer sa santé.

La fin du noviciat approche et il semble impossible d’admettre à faire profession solennelle un sujet à la santé si précaire. Mais on ne peut pas non plus mettre dehors un novice dont la sainteté commence à s’affirmer.

Le Maître de l’Ordre, le Père Jandel, envisage pour lui un séjour en Italie, ou bien un départ pour l’Orient, pour qu’il puisse refaire ses forces. Sa mère veut le reprendre et harcèle son unique fils vivant, mais il tient bon.

En juin 1857, il est admis à faire profession pour deux ans, ce qui constitue une exception, l’usage de faire profession simple ayant été institué par le Pape cette même année, mais quelques mois plus tard. Auparavant les novices faisaient profession solennelle après un an de noviciat.

L’été suivant, en 1857 toujours, le Maître de l’Ordre passe par la France en vue d’instituer la province de Lyon, et en profite pour traiter le cas du P. Cormier, avec lequel il commençait à se lier.

 

Le Père Jandel, maître du Père Cormier

Qui est le Père Jandel ? Alexandre-Vincent Jandel fut l’un des premiers disciples de Lacordaire. Il entra dans l’Ordre en 1841, au couvent italien de La Quercia. Il exerça diverses charges en France, puis fut nommé en 1850, par décret du pape Pie X, vicaire général de l’Ordre. En effet, le précédent Maître de l’Ordre avait terminé sa charge et aucun chapitre général n’était venu en élire un nouveau. Le Père Mortier écrit que l’Ordre n’était alors plus qu’une ombre, et, de fait, beaucoup pensaient qu’il allait disparaitre.

Le Père Jandel souhaitait rétablir peu à peu la discipline régulière de l’Ordre et aider les couvents qui veulent revenir aux Constitutions. Il fonda à Sainte-Sabine, à Rome, un couvent de stricte observance. Ce vif désir de réforme fût à l’origine de son surnom, le Raymond de Capoue de notre âge. En 1855, le Saint-Siège le nomma Maître de l’Ordre pour six ans, puis il fût élu en 1862, jusqu’à sa mort en 1872.

On voit donc que le Père Jandel a passé la plupart de sa vie dominicaine à gouverner l’Ordre, et en cela son destin a été proche de celui du Père Cormier.

Une union très intime existait entre les deux hommes, un rapport de maître à disciple. Le Père Cormier écrira une biographie du Père Jandel. On peut dire que l’idéal religieux et dominicain du Père Jandel devint absolument le sien.

Le Père Cormier part donc avec le Père Jandel à Rome et devient sous-maître des novices alors qu’il n’est que profès simple. Le Maître de l’Ordre lui confie également la charge d’être son secrétaire particulier.

Pour se pénétrer de l’esprit de saint Dominique, il lit les textes législatifs, anciens et contemporains, afin de bien cerner l’âme véritable de l’Ordre. Il veut revenir aux sources pour vivre une vie authentiquement dominicaine.

Mais il n’a toujours pas fait profession solennelle, et sa santé reste précaire. Le pape Pie IX, qui est informé de l’affaire par le Père Jandel, lui accorde de pouvoir faire profession s’il passe un mois entier sans accident. Le couvent se met en prière pour un mois, et tout se passe bien pendant vingt-neuf jours, mais le trentième, les crachements de sang réapparaissent. Il faut retourner voir le Pape, qui est ému de pitié et accorde la dispense demandée.

Il fait donc profession solennelle le 23 mai 1859.

 

 

II. Les charges de gouvernement

 

Le restaurateur

En 1865, le Père Jandel décide de rétablir la province de Toulouse. Il lui faut trouver un provincial et le candidat parait tout désigné à ses yeux.

Après quelques années en Corse, où il a été maître des novices puis prieur, le Père Cormier est donc nommé provincial. Il a alors trente-trois ans, et il y a dans la province seulement trente-six Pères et sept frères convers…

A l’époque, la province est constituée des couvents de Toulouse, Saint-Maximin, Marseille (en fondation) et Bordeaux, provisoirement prêté à la province de France qui déborde. Sont aussi en fondation les vicariats de la Sainte-Baume et de Mazères (Ariège).

La province part donc avec de lourdes dettes que le P. Cormier devra rembourser, et de nombreux couvents à fonder ou à consolider (Toulouse, Saint-Maximin presque vide).

Il exercera la charge de provincial durant trois mandats, deux successifs puis un autre plus tard, durant lesquels il résidera à Marseille. Le reste du temps, il sera prieur dans divers couvents. A Marseille, il s’occupe de la construction du couvent avec l’architecte Pierre Bossan. Entre deux mandats, il fonde un couvent à Biarritz.

Dans le même temps, il emploie beaucoup d’énergie pour s’occuper des congrégations féminines, d’abord dominicaines. En 1872, il fonde le monastère Sainte-Marie-Madeleine de Saint-Maximin. Ce sont des sœurs du Tiers-Ordre cloîtré de Marseille qui s’y installent. Il vient en aide à la construction par tous les moyens. En 1880, les sœurs deviennent moniales à part entière.

Il organise également la refondation du monastère de Prouille. Les bâtiments détruits par la Révolution sont reconstruits, avec l’aide financière de la comtesse Jurien de la Gravière. Des sœurs entrent dans le nouveau monastère en 1880.

Mais la sollicitude du Père Cormier s’étend à d’autres congrégations, dominicaines comme les sœurs de Béthanie, ou non dominicaines comme les Petites sœurs des Pauvres.

 

Le gouvernement de l’Ordre entier

En 1891, il participe au chapitre général de Lyon. Le Père Cormier est pressenti pour être élu Maître de l’Ordre, mais sa vieillesse prématurée (il a 59 ans) et sa santé précaire dissuadent les capitulaires de l’élire. L’histoire a de l’humour, car il sera élu au chapitre suivant, en 1904.

En attendant, il est nommé socius pour les provinces de langue française. Peu de temps après, on lui confie la charge de procureur général de l’Ordre, il est donc responsable des relations de l’Ordre avec les diverses Congrégations romaines. Il est en quelque sorte le numéro deux de l’Ordre.

Sa charge lui impose de choisir un blason et une devise. Se devise sera ‘caritas veritatis’, l’amour de la vérité, ou plutôt la charité de la vérité. Il la commente ainsi : « donner la vérité est la plus belle charité. » Son blason représente en son centre un pélican abreuvant de son sang ses petits serrés contre lui, image du Christ donnant son sang pour la vie des hommes.

Il a couru un temps le bruit qu’il serait créé cardinal par Léon XIII, qui l’estime grandement. Mais rien ne se passe, et on a appris plus tard que c’était vraiment l’intention du Souverain Pontife, mais qu’il en a été empêché par l’opposition du gouvernement français.

En 1904, au chapitre général de La Quercia en Italie, il est élu 76ème Maître de l’Ordre. Il a alors soixante-douze ans.

Il est très inquiet au sujet de sa santé et de son âge. Il est convaincu qu’il mourra au bout de trois années, ou peut-être moins, suite à une réflexion qu’on lui a faite le jour de son élection. Il se croit incapable, insuffisant, indigne, à tel point qu’il songe à se retirer et demande en 1906 au Pape d’être déchargé de cette responsabilité, alors qu’il traverse une période plus difficile. Il obtient que le chapitre des définiteurs de 1907 soit transformé en chapitre général électif, à la stupeur du P. Desqueyrous, procureur général de l’Ordre. Celui-ci parvient alors à convaincre le P. Cormier de l’absurdité de sa démarche, entreprise sans consulter personne. Le P. Cormier est reçu par le Pape en audience et est maintenu en place, conformément au désir du pape Pie X.

Il réalise de nombreux projets durant son mandat. Il a tout d’abord le souci de visiter l’Ordre dans son entier malgré sa santé défaillante. Il fonde à Rome l’université de l’Angelicum où les cours peuvent commencer en 1909. Il doit affronter divers problèmes de la vie intellectuelle de l’Ordre confronté au modernisme. Un certain engouement pour cette tendance est saillant chez quelques professeurs de l’université de Fribourg, fondée en 1891. La mode est aux dénonciations, interdictions, destitutions, mais l’attitude du Père Cormier est empreinte de bonté et de confiance, ce qui n’exclut pas une certaine fermeté. Ses rapports avec le P. Lagrange, fondateur de l’Ecole biblique de Jérusalem, mettent également en valeur ses qualités de supérieur.

En août 1916, un nouveau Maître de l’Ordre est élu, et le Père Cormier, qui est épuisé, peut désormais se retirer. Il s’installe au couvent Saint-Clément de Rome. Et c’est là qu’il meurt en paix quelques mois plus tard, le 17 décembre 1916.

Il a été béatifié en 1994, mais a eu déjà de son vivant une réputation de sainteté, de la part de ses proches et de la part de ses frères. Dans son procès de béatification, on trouve le témoignage d’hommes éminents, comme le P. Lagrange, le P. Vayssière, le P. Garrigou-Lagrange, etc.

 

 

III. Quelques aspects de la spiritualité du Père Cormier

 

Un esprit de foi

Influencé par l’école française de spiritualité, le Père Cormier porte souvent l’accent sur l’esprit de foi que doit avoir tout chrétien. Voici un extrait de la préface à la vie du Père Jandel, qui pourrait s’appliquer à son auteur :

Il comprit que dans le domaine immense [de l’esprit de foi], où l’autorité enseignante n’a pas tracé de lignes rigoureuses, se préparent pourtant les convictions et les vertus qui perpétuent, parmi les hommes, les plus précieux fruits de la Rédemption. Tandis qu’en désertant ce terrain, comme hostile au progrès des temps, les plus belles intelligences deviennent semblables à ces grands arbres qui se dessèchent sur place, faute de sève, ou tombent avec fracas n’entrainant que ruines [allusion au modernisme]. Loin d’incliner vers ces préjugés qui aveuglent tant d’âmes, il [le Père Jandel] eut pour l’esprit de foi, des attraits précoces ; il l’interrogeait en tout, et il se montra de plus en plus docile à ses conseils.

 

Un charisme de prudence

En 1938, Lagrange dira que le P. Cormier s’était occupé des affaires du modernisme avec beaucoup de ‘tempérament’. C’est en effet un homme qui sait être ferme, mais qui ne prend pas ses décisions sans avoir prié et réfléchi préalablement. Il s’informe et demande conseil, et sait trancher s’il faut ne pas tarder. Bref, il est un modèle de prudence. Et si on lui a confié des charges de plus en plus importantes, c’est que ses supérieurs discernaient ce charisme en lui-même.

Il fait par ailleurs de la prudence une des recommandations les plus formelles aux supérieurs de son Ordre. Selon les cas et selon les temps, il faut utiliser la douceur ou la menace. Bref, il faut exercer la charité dans la vérité.

 

L’amour de l’observance

Le Père Cormier est un homme qui a pleinement fait siennes les observances dominicaines et qui les a enseignées aux autres par la direction spirituelle et par ses écrits. Il a été dès le début de sa vie religieuse, avant même sa profession solennelle, un modèle pour les plus jeunes frères.

Comme provincial, il s’est attaché à rétablir la vie religieuse dans son austérité, d’abord à Saint-Maximin, qui était pour les frères la forteresse de l’esprit religieux, et à partir de laquelle il a rétabli l’observance intégrale des Constitutions, avec le lever de nuit, dans les autres couvents.

Il semble qu’il ait été très attaché aux constitutions dominicaines. On connait le programme d’une journée-type à la fin de sa vie, impressionnante pour un homme épuisé par les jeûnes et le travail : lever à 4h30, deux Rosaires, de longs temps de méditation, d’adoration, etc.

Cette observance était pour lui la garantie d’une vie de contemplation authentique, qui déborderait ensuite en apostolat. Les observances étaient très éloignées de pratiques pharisiennes, elles étaient fécondées par un esprit de dévotion authentique : Quiconque pratiquera avec intelligence et amour ses saintes observances, du matin au soir, du lieu de la réfection à celui de la correction des fautes, de l’oraison vocale à l’oraison mentale, etc., comprendra et admirera comment elles se résument en un va-et-vient perpétuel, de l’Ecriture à la foi, de la foi à l’Ecriture, pour se rejoindre et se confondre dans un grand centre qui est Dieu, Dieu Verbe incréé, Dieu vérité révélée, Dieu bonté prodigue d’elle-même, Dieu beauté qui ravit, Dieu tout, Dieu seul. (Lettre à un étudiant en Ecriture Sainte, p. 16)

 

L’amour de la vérité

Sa devise seule (caritas veritatis) en témoignerait, il était très attaché à la prédication de la vérité comme charisme propre de l’Ordre.

Il a beaucoup prêché à ses frères par ses écrits sur la vie religieuse. Un de ses ouvrages fondamentaux s’intitule les Instructions aux novices. Il s’est contenté de revoir, abréger, perfectionner en en respectant le fond, un ouvrage de la province de Toulouse du XVIIème siècle, mais il est quand même significatif de sa pensée sur la vie dominicaine.

Un autre de ses maîtres-ouvrages est la vie du Père Jandel, qui fut son modèle. Ce n’est pas la seule biographie : il en a écrit une sur Raymond de Capoue, le bienheureux Réginald d’Orléans, une étude sur saint Thomas, etc.

Il a par ailleurs écrit beaucoup de lettres à ses frères quand il était provincial ou d’encycliques généralices quand il était Maître de l’Ordre. Il a publié plusieurs de ses lettres : lettre à un étudiant en Ecriture Sainte, dans le contexte de la crise moderniste, lettre à un maître des novices, lettre à un chantre, lettre à un Frère Prêcheur de la Sainte-Baume. Il y en a pour tous les goûts.

 

Fr. Ghislain-Marie Grange O.P.

 

Bibliographie :

- Prier 15 jours avec le Père Cormier, Albert-Henri Kühlem, Nouvelle Cité 2016.

- Etre à Dieu, le Père Cormier, textes présentés par Gilles Berceville op et Guy Bedouelle op.

- Vie du Révérendissime Père Cormier, Raymond Cathala op.

- article « Cormier » du Dictionnaire de Spiritualité.