Les Indiens ne sont-ils pas des hommes ? Le cri de Frère Antonio Montesinos, Dominicain …. et 500 ans plus tard ? Fr. Gilles Danroc O.P.

13 avril 2013 à 9 h 30

Séminaires

Il y a maintenant 500 ans, le frère dominicain Antonio de Montesinos prêcha le 4ième dimanche de l’Avent 1511, au nom de toute sa communauté contre l’esclavage des Indiens là où Christophe Colomb avait découvert l’Amérique en 1492! Las Casas, alors colon prospère, proteste dans un premier temps et nous transcrit ce sermon controversé dans sa monumentale Histoire des Indes en 3 tomes. Mais il se convertira à la cause des Amérindiens avant de rentrer dans l’Ordre des Frères Prêcheurs. Ce séminaire nous mettra en contact avec les textes et les évènements fondateurs de la reconnaissance des droits de l’homme.

 

Le sermon de frère Antonio de Montesinos

4e dimanche de l’Avent – 1511


En ce temps-là, les religieux de l’ordre de Saint-Dominique avaient déjà considéré la triste vie et la très rude captivité que les naturels de cette île subissaient, et comme ils périssaient, les Espagnols qui les possédaient ne commençant à se soucier davantage d’eux que s’ils étaient des animaux inutiles que lorsqu’ils étaient morts, car alors ils leur faisaient défaut, pour extraire l’or des mines et pour les travaux des champs ; ils n’en montraient pas pour autant plus de compassion ni de douceur envers ceux qui restaient, et continuaient à les opprimer, à les maltraiter et à les faire périr avec autant de rigueur et de dureté que précédemment. Il y avait à ce sujet différents degrés chez les Espagnols, car les uns étaient de la plus grande cruauté, sans aucune pitié ni miséricorde, et seulement attentifs à s’enrichir par le sang de ces malheureux.

…………

Et donc, voyant, observant et considérant, des jours durant, la façon dont les Espagnols se conduisaient avec les Indiens et leur manque absolu d’intérêt pour leur santé corporelle et spirituelle, et d’autre part l’innocence, la patience inestimable et la douceur de ces mêmes Indiens, les religieux en question commencèrent à relier le droit et les faits, en hommes très amis du spirituel et de Dieu, et à discuter entre eux de la laideur et de l’énormité d’une injustice aussi inouïe.

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Les plus lettrés d’entre eux, par ordre du très sage serviteur de Dieu fray Pedro de Córdoba, leur vicaire, arrêtèrent le premier sermon qui serait prêché sur ce sujet, en le signant tous de leurs noms, pour qu’il n’eût pas l’air d’être l’œuvre de celui-là seul qui le dirait, mais d’émaner de l’avis délibéré, du consentement et de l’approbation de tous. Le père vicaire ordonna, au nom de l’obédience, obédience, qu’il fût prononcé par celui qui était le principal prêcheur après lui-même, et qui s’appelait fray Antón Montesinos, qui était le troisième de ceux qui amenèrent l’ordre ici. Ce frère Antón Montesinos avait le don de prêcher, il était très sévère dans la condamnation des vices, et surtout très emporté dans ses paroles, et ses sermons, d’une très grande efficacité, portaient ou l’on pensait qu’ils portaient beaucoup de fruits. C’est donc à lui, pour son intrépidité, qu’on fit dire le premier sermon sur ce sujet, si nouveau pour les Espagnols de cette île, et cette nouveauté n’était autre que d’affirmer que tuer ces gens était un plus grand sujet que de tuer des punaises.

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Le dimanche, à l’heure du prêche, le susdit fray Anton Montesinos monta en chaire et prit pour sujet et fondement de son sermon, qu’il avait mis par écrit et fait signer par les autres : « Ego vox clamantis in deserto. » Quand il eut fait son introduction et dit quelques mots relatifs au temps de l’avent, il commença à dénoncer la stérilité du désert des consciences des Espagnols de cette île et 1′aveuglement dans lequel ils vivaient ; dans quel danger d’être damnés ils étaient, en ne voyant pas les gravissimes péchés dans lesquels, avec une telle insensibilité, ils étaient continuellement plongés et dans lesquels ils mouraient. Puis il revient sur son sujet, et dit : «C’est pour vous apprendre cela que je suis monté ici, moi qui suis la voix du Christ dans le désert de cette île, et c’est pourquoi il convient que vous entendiez cette voix, non avec une attention superficielle, mais avec un soin extrême et de tout votre cœur ; ce sera la voix la plus nouvelle que vous ayez jamais entendue, la plus sévère et la plus dure, la plus terrifiante et la plus effrayante que vous ayez jamais pensé entendre. » Il insista un long moment sur cette voix, avec des mots frappants et terribles, qui les faisaient trembler de tout leur corps, au point qu’il leur semblait se trouver déjà devant le tribunal divin. Après avoir insisté grandement, donc, sur cette voix, et d’une façon universelle, il leur en révéla la nature et la substance : « Cette voix, leur dit-il, veut dire que vous êtes tous en état de péché mortel, dans lequel vous vivez et mourez, à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous faites preuve contre ces innocentes nations. Dites, de quel droit, et au nom de quelle justice tenez-vous ces Indiens dans une si cruelle et si horrible servitude ? De quelle autorité avez-vous fait de si détestables guerres à des gens qui vivaient inoffensivement et pacifiquement dans leur pays, et que vous avez, par des morts et des massacres inouïs, anéantis en nombre infini ? Comment pouvez-vous les opprimer et les épuiser ainsi, sans leur donner à manger ni les soigner lorsqu’ils sont malades, à cause des travaux excessifs que vous leur imposez, et qui les font mourir, et il serait plus juste de dire que vous les tuez pour extraire et acquérir de l’or chaque jour ? Et quel souci avez-vous de les faire évangéliser, et qu’ils connaissent Dieu leur créateur, qu’ils soient baptisés, entendent la messe, et sanctifient les fêtes et les dimanches ? Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme rationnelle’ ? N’êtes-vous pas obligés à les aimer comme vous-mêmes ? Ne comprenez-vous pas cela ? Ne le sentez-vous pas ? Comment pouvez-vous être plongés dans un si profond sommeil, dans une telle léthargie ? Soyez certains que dans l’état où vous êtes, vous ne pouvez pas être plus sauvés que les Maures ou les Turcs qui n’ont pas ou qui refusent la foi du Christ. »

 

Finalement, il parla de telle façon de la voix qu’il avait d’abord fortement exaltée que son auditoire en fut stupéfait, et que beaucoup en défaillaient presque ; certains sortirent de là plus endurcis encore et d’autres en furent émus, mais aucun, à ce que je compris par la suite, n’en fut converti.

 

Son sermon terminé, il descendit de chaire sans trop baisser la tête, parce que ce n’était pas homme à montrer de la crainte, car il n’en avait point, et qu’il ne se souciait guère de déplaire à son auditoire en faisant et disant ce qui, selon Dieu, lui semblait convenir ; il regagna sa hutte avec son compagnon, où ils n’avaient sans doute à manger qu’un bouillon de chou sans huile.

…………

Quand ils eurent fini de manger, et le repas ne dut pas être très savoureux, tous les habitants de la ville se réunirent devant chez l’Amiral, deuxième dans cette dignité et cette charge royale, D. Diego Colon, fils du découvreur de ces Indes ; il y avait particulièrement les officiers du roi, trésorier et comptable, percepteur et contrôleur, et ils décidèrent d’aller réprimander et effrayer le prédicateur et les autres, si on ne châtiait pas le premier comme homme scandaleux, semeur de doctrine nouvelle, inouïe, qui condamnait tout le monde, et qui avait parlé contre le roi et sa souveraineté sur les Indes, en affirmant que les Espagnols ne pouvaient pas posséder d’Indiens, alors que c’était le roi qui les leur avait donnés, et que c’étaient là des choses très graves et irrémissibles.

 

Ils frappèrent à la porterie, le portier ouvrit, ils lui dirent d’appeler le vicaire, ainsi que le frère qui avait dit en chaire de telles extravagances ; le vicaire, le vénérable fray Pedro de Córdoba, sortit ; ils lui dirent, d’un ton d’arrogance plus que d’humilité, de faire venir celui qui avait prêché. Il répondit, dans sa grande sagesse, que cela n’était pas nécessaire : que, si sa seigneurie et leurs grâces ordonnaient quelque chose, il était le supérieur de ces religieux et qu’il répondrait. Ils s’obstinèrent à vouloir qu’il l’appelle ; lui, avec grande sagesse et autorité, et avec des paroles très graves et très modestes, selon sa façon de parler habituelle, s’excusait et éludait la question. Mais la divine Providence l’avait doté, entre autres vertus naturelles ou acquises, d’une personnalité si vénérable et si religieuse, qu’il était par sa seule prestance digne de toute révérence ; alors, voyant que le père vicaire ne pouvait être persuadé par des raisons et des paroles empreintes de grande autorité, l’Amiral et les autres commencèrent à se radoucir en s’humiliant, et le prièrent de faire appeler le frère qui avait fait le sermon, parce qu’ils voulaient, en sa présence, leur parler et leur demander comment et sur quoi ils se fondaient pour décider de faire un sermon si nouveau et si préjudiciable, contre le service du roi et pour le mal des habitants de cette ville et de l’île tout entière.

 

Voyant qu’ils prenaient un autre chemin et qu’ils tempéraient l’éclat avec lequel ils étaient venus, le saint homme fit appeler ledit fray Antón Montesinos, qui vint sans la moindre crainte. Quand ils furent tous assis, l’Amiral exposa le premier sa plainte, pour lui-même et pour les autres, en demandant comment ce père avait pu lire en chaire des choses aussi contraires au service du roi et dommageables à tout le pays, en affirmant que les Espagnols ne pouvaient pas posséder d’Indiens, alors que c’était le roi qui les leur avait donnés, lui le seigneur de ces Indes tout entières, et particulièrement alors que les Espagnols avaient conquis ces îles à grand-peine et soumis les infidèles qui y vivaient ; et puisque ce sermon avait été si scandaleux, et si contraire au service du roi et préjudiciable à tous les habitants de cette île, les religieux devaient décider que ce père revînt sur tout ce qu’il avait dit ; sinon, ils entendaient y apporter le remède qui convenait.

 

Le père vicaire répondit que ce que ce frère avait dit en chaire correspondait au sentiment, à la volonté et au consentement de tous les frères et de lui-même, après qu’ils l’avaient bien examiné et qu’ils en avaient parlé entre eux ; c’était délibérément et après mûre réflexion qu’ils avaient décidé de prononcer ce sermon comme vérité évangélique et chose nécessaire au salut de tous les Espagnols et de tous les Indiens de cette île, qu’ils voyaient pour ces derniers périr chaque jour, sans que les Espagnols s’en souciassent davantage que si c’étaient des animaux des champs ; ils y étaient obligés, de précepte divin, par la profession qu’ils avaient faite lors de leur baptême, d’abord de chrétiens et ensuite de frères prédicateurs de la vérité ; ils ne pensaient pas desservir en cela le roi, qui les avait envoyés ici pour prêcher ce qu’ils se sentiraient obligés de prêcher comme nécessaire au salut des âmes, mais au contraire le servir en toute fidélité, et qu’ils étaient certains que, dès que Son Altesse serait bien informée de ce qui se passait dans l’île et de ce qu’ils en avaient dit en chaire, elle se tiendrait pour bien servie et leur en rendrait grâces.

 

Ce discours et les raisons que le saint homme y développait en justification du sermon ne servirent guère à les satisfaire et à apaiser le trouble où ils avaient été plongés en s’entendant dire qu’ils ne pouvaient posséder d’Indiens, et qu’ils les avaient tyrannisés, parce que ce n’était pas là un chemin qui pût satisfaire leur convoitise ; car si on leur enlevait les Indiens, ils étaient frustrés de tous leurs désirs et de tout ce après quoi ils soupiraient ; et c’est ainsi que tous ceux qui étaient là, et en particulier les principaux d’entre eux, disaient, avec des arguments appropriés, tout ce qui leur passait par la tête. Tous convenaient que ce père devait revenir le dimanche suivant sur ce qu’il avait prêché, et ils furent à ce point aveuglés qu’ils dirent que, s’il ne le faisait pas, ils pouvaient plier bagage et s’embarquer pour l’Espagne. Le père vicaire répondit : « Assurément, seigneur, cela ne nous donnera point un grand travail. » Et c’était bien vrai, car ils n’avaient pour biens personnels que les habits de toile très grossière qu’ils portaient, et quelques couvertures du même tissu dont ils se couvraient la nuit ; leurs lits étaient faits de branches posées sur des fourches, sur lesquelles étaient disposées quelques poignées de paille ; et ce qui touchait au service de la messe, avec quelques petits livres, le tout pouvant sans doute tenu dans deux coffres.

 

Voyant le peu de cas que les serviteurs de Dieu faisaient des menaces de toute sorte qu’ils brandissaient devant eux, ils se radoucirent de nouveau, comme pour les prier de réexaminer leurs propos, et qu’après cet examen ce qui avait été dit fût exposé plus modérément dans un autre sermon, pour satisfaire le peuple, qui avait été et était encore extraordinairement scandalisé. Finalement, comme ils insistaient beaucoup pour que les propos du sermon fussent modérés dans le suivant et satisfissent le peuple, les pères, pour se débarrasser d’eux et mettre fin à leur frivole importunité, acceptèrent de bonne grâce qu’il en fût ainsi, et que fray Antón Montesinos lui-même dît de nouveau le sermon le dimanche suivant, et revînt sur le sujet en disant, sur ce qu’il avait prêché la première fois, ce qui lui semblerait le mieux, et qu’il s’efforçât de les satisfaire autant qu’il le pourrait en déclarant tout ce qui avait été prévu.

Cela ayant été décidé, ils s’en furent, heureux de cet espoir.

…………

Les Espagnols, ou certains d’entre eux, proclamèrent aussitôt qu’ils avaient décidé, avec le vicaire et les autres, que le dimanche suivant ce moine devait revenir sur tout ce qui avait été dit ; et pour entendre ce deuxième sermon, il ne fut point besoin de les inviter, et il n’y eut personne dans la ville qui ne se rendît à l’église, parce qu’ils s’étaient les uns les autres conviés à aller entendre ce moine qui devait revenir sur tout ce qu’il avait dit le dimanche précédent.

 

Quand arriva l’heure du sermon, il monta en chaire et s’apprêta à développer le sujet qui avait été choisi pour sa rétractation et son démenti ; il s’agissait d’une sentence de Job, au chap. 36, qui commence ainsi : « Repetam scientiam meam a principio et sermones meos sine mendatio esse probado », « Je redirai dès le début ma doctrine et ma vérité, que je vous ai prêchées dimanche dernier, et ces paroles qui vous ont remplis d’amertume, je montrerai qu’elles sont vraies. » À l’énoncé de ce sujet, les plus avisés devinèrent sur-le-champ où il voulait en venir, et ce fut pour eux une grande souffrance que de le laisser aller plus loin. Il commença à étayer son sermon et à redire tout ce qu’il avait dit dans le premier, en corroborant, à l’aide d’arguments et d’autorités supplémentaires, ce qu’il avait affirmé en disant que c’était de façon injuste et tyrannique que les Espagnols opprimaient et épuisaient ces gens, et il répéta sa doctrine, à savoir qu’ils devaient tenir pour certain qu’ils ne pourraient se sauver dans l’état où ils étaient : ils devaient donc y remédier à temps, et il leur fit savoir que lui-même et les autres n’entendraient en confession que ceux qui seraient à l’article de la mort, et qu’ils pouvaient publier cela et l’écrire à qui ils voudraient en Castille ; et sur tous ces points ils étaient certains de servir Dieu et de ne pas rendre un mince service au Roi.

 

Son sermon terminé, il rentra chez lui, et dans l’église toute la ville était en émoi, tout le monde grognait et était bien plus courroucé encore contre les moines que précédemment, car tous étaient frustrés du vain et inique espoir qu’ils avaient eu que le frère se rétracterait, comme s’il avait suffi qu’il le fit pour que la loi de Dieu, contre laquelle ils agissaient en opprimant et en faisant disparaître ces peuples, en fût changée.

Extraits de Histoire des Indes, Bartolomé de Las Casas, Tomme III, chapitres 3… 4… 5…

Éditions du Seuil, septembre 2002

 

 

 

Homélie  - Frère Gilles Danroc o.p.


2e dimanche de l’Avent – 2011 – Année B
Isaïe 40, 1-5 et 9-11
Psaume 84 (23)
2Pierre 3, 8-14
Marc 1, 1-8

Une voix, un désert…

Jean-Baptiste, la voix qui nous prépare à accueillir la Parole de Vie, l’Evangile de Jésus-Christ !
La Parole de Vie vient dans le désert où rode la mort. Alors la voix nous demande de choisir :
tourner en rond dans le désert jusqu’à ce que mort s’en suive ou franchir le désert pour entrer dans la vie ?
Dès lors comment comprendre que le monde qui nous entoure, grouillant de gens pressés d’acheter les cadeaux de Noël, peut devenir un désert où rode la mort ?
Acheter est une belle expression de la vie : « j’ai les moyens de vivre » et Noël, même en temps de crise, est plus un bonheur qu’une menace ! Pourtant cette frénésie d’achats peut devenir compulsive pour ne pas « sentir » que nous sommes entrés dans « l’ère du vide ». Vide comme un désert. Et cet argent qui domine le monde, nous savions qu’il ne fait pas le bonheur, mais savons-nous s’il est un chemin, une autoroute ou un sentier ?
Ce chemin conduit-il quelque part ou, pour notre perte, nous égare-t-il quelque part dans le désert où tout investissement est aspiré par une immensité sans fin ?

Pourquoi Jésus nous dit-il à satiété que nous ne pouvons servir deux maitres : Dieu et l’argent ?
Et si nous allongions la liste des questions sur le pouvoir du maitre et de l’esclave, de l’homme sur la femme, des adultes aux commandes sur les vieillards et les enfants, des fonds de pension sur le chômage, du cultivé sur l’analphabète, du bien logé sur le S.D.F. Et du citoyen sur les sans papiers !

Dressons l’oreille aux vrais prophètes qui annoncent la vraie vie comme une bonne nouvelle : Isaïe, Jean-Baptiste, Marc et les autres !
Faisons taire le bruit du monde pour entendre enfin, après 500 ans exactement, ce cri de notre frère dominicain Antonio de Montesinos.
Après la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492 et la mise en esclavage des Amérindiens de l’île d’HIspognola, voici le cri déchirant du réveil de la conscience humaine quand elle s’illumine de l’Evangile :

* C’est pour vous apprendre cela que je suis monté ici, moi qui suis la voix du Christ dans le désert de cette île, et c’est pourquoi il convient que vous entendiez cette voix.
Cette voix veut dire que vous êtes tous en état de péché mortel, dans lequel vous vivez et mourez, à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous faites preuve contre ces innocentes nations. Dites, de quel droit, et au nom de quelle justice tenez-vous ces Indiens dans une si cruelle et si horrible servitude ? De quelle autorité avez-vous fait de si détestables guerres à des gens qui vivaient inoffensivement et pacifiquement dans leur pays, et que vous avez, par des morts et des massacres inouïs, anéantis en nombre infini ? Comment pouvez-vous les opprimer et les épuiser ainsi, sans leur donner à manger ni les soigner lorsqu’ils sont malades, à cause des travaux excessifs que vous leur imposez, et qui les font mourir, et il serait plus juste de dire que vous les tuez pour extraire et acquérir de l’or chaque jour ? Et quel souci avez-vous de les faire évangéliser, et qu’ils connaissent Dieu leur créateur, qu’ils soient baptisés, entendent la messe, et sanctifient les fêtes et les dimanches ? Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme rationnelle’ ? N’êtes-vous pas obligés à les aimer comme vous-mêmes ? Ne comprenez-vous pas cela ? Ne le sentez-vous pas ? Comment pouvez-vous être plongés dans un si profond sommeil, dans une telle léthargie ?
(sermon de Fray Antonios de Montesinos, 4e dimanche de l’Avent 1511)

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L’être humain, placé par Dieu au sommet de la création a, seul au milieu de la nature, le pouvoir d’embellir le monde ou de le déshumaniser en désert. Ouvrons les yeux sur la réalité de cette humanité dans son chemin d’histoire : l’homme peut détruire, l’homme peut tuer, éliminer son prochain. Les animaux peuvent détruire et tuer mais ils ne savent pas ce qu’est la haine, la jalousie, l’ivresse de son pouvoir, la jubilation à dominer et à détruire.

Le Seigneur Dieu avertit Caïn : « Si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à ta porte comme une bête tapie qui te convoite ? Pourras-tu la dominer ? ». Alors Caïn dit à Abel : « Sortons dehors ». Il se jeta sur lui et le tua (Genèse 4, 7-8).
Et encore Judas : « Après la bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit ce que tu as à faire, fais le vite. Judas sortit : il faisait nuit » (Jn 13, 28-30).
L’homme emporté par la convoitise, fasciné par le mal, déchainé par sa propre violence déshumanise le monde qui n’est plus que nuit et désert. L’homme, entendons à la fois l’humanité et chacun de nous, a le choix :

prendre le chemin de la voix et du bonheur, construire et embellir, produire et partager, humaniser et diviniser
ou bien se perdre dans le désert de la mort et du malheur, détruire la vie et l’environnement, produire et accumuler, déshumaniser et vouer au non sens (cf Dt 30, 15-20).

L’histoire est bruit et fureur mais aussi ombre et lumière. L’homme est une merveille de générosité et d’intelligence en même temps que cruel, aveugle et prédateur. En chacun de nous le choix n’est pas définitif.

Mais si vous venez éclairer votre conscience avec la Parole de Dieu, si vous venez rencontrer Jésus, la Parole faite chair, lui, mort et ressuscité, présent au milieu de nous, alors vous trouverez la force d’aimer. Cette force c’est l’Esprit Saint et vos frères et vos sœurs en communion d’humanité jusqu’aux limites du monde et en communion d’Eglise et de fraternité avec tous les croyants de Bonne Nouvelle.
Les colons espagnols, que l’avidité de l’or avait « déshumanisés » au point de prendre l’autre pour du bétail, ont pu ouvrir les yeux de leur conscience et réveiller leur foi. Comme Bartholomé de Las Casas qui, alors colon propriétaire d’esclaves, entendit le cri de Montesinos en 1511 et nous l’a retranscrit. En 1514, il se convertit, affranchit ses esclaves et devient novice dominicain en 1522.

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Et si nous entendons vibrer dans tout notre être la voix qui prépare la Bonne Nouvelle, alors nous découvrons que le désert n’est pas sans chemin. Oui, Jean-Baptiste, par le baptême de l’eau et de conversion, a ouvert un chemin :
« N’accumulez pas, vivez libres de toute dépendance, arrachez-vous à la fascination du mal, prenez conscience du danger mortel d’un désert inhumain »
« N’allez pas n’importe comment à votre perte, ne suivez pas vos pentes »

Et toi le soldat, contente toi de ta solde, et toi partage ta tunique… et toi éclaire ta conscience : celui que tu veux éliminer n’est-il pas un homme comme toi ?

Et toi encore, qui est venu aujourd’hui, lis l’Evangile comme une bonne nouvelle de libération, imprègne toi de la Parole de Dieu, aime comme Jésus a aimé, va à la rencontre de tes frères même inconnus. Il y a plus de danger à te fermer à l’étranger qu’à t’ouvrir au partage de ce que tu as reçu.

Alors tu verras dans les traces de l’amour caché, enfoui dans notre humanité, les traces de gloire de Dieu qui vient à notre rencontre.
« Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent. Ils se couvrent de fleurs, exultent et crient de joie car on verra la gloire du Seigneur et la splendeur de notre Dieu… Courage, le voici !
Les yeux des aveugles s’ouvrent !
Ceux qui fléchissaient deviennent forts et le muet crie de joie…
Dans le repaire des chacals pousseront des roseaux et les sources jailliront… Il y aura là une chaussée, on l’appellera voie sacrée ! (Isaïe 35, 1-10) »

Courage, à la mesure de Jean-Baptiste éveillez-vous en cet Avent car nous découvrons le chemin : « Il est le chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6).
Le désert n’est plus le corridor de la mort où l’homme tue l’homme. Il est le corridor du Royaume aux myriades de fleurs. Royaume de Justice et de Paix, d’Amour et de Vérité (ps 84), à construire dans modération et dès aujourd’hui. Car, à mesure que nous avançons sur ce chemin, nous découvrons que Dieu vient vers nous dans la gloire.

La gloire de Dieu c’est l’homme vivant et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu. (Saint Irénée de Lyon, 2e siècle, Adversus Haereses IV 20,7)