Histoire du Califat à Damas, Bagdad, au Caire et à Istanbul ( du 7 ième au 20 ième siècle) et celle des chrétiens de ces régions (1) Fr. Jean-Marie Mérigoux O.P.

6 février 2013 à 17 h 00

5- Présentation des Publications

Premier entretien :

Les califes omeyyades de Damas et les califes abbassides de Bagdad

La succession de Mohammad et l’origine du Califat

C’est le 8 juin 632 que mourut à Médine,  Mohamed, Mahomet, le prophète de l’islam.
Régis Blachère, écrit dans son livre « Le problème de Mahomet » que Mahomet « n’a pas entrevu l’allure et la forme futures de ce qu’il venait de créer. Aucun des immenses problèmes qui allaitent assaillir l’Etat islamique, à la mort même de son fondateur, ne comportait  d’éléments de solution. Les principes de dévolution du pouvoir restaient à trouver. Comment gouvernerait le successeur du prophète ? Sur qui s’appuierait-il ?… Presque tout était à créer, à adapter, à  compléter, parfois aussi à concevoir»[1] .

Le prestige, la fermeté  du calife Abu-Bakr, premier successeur du Prophète, et après lui, le génie d’adaptation et d’organisation  de ‘Omar permirent à la nouvelle religion de surmonter les difficultés et de gérer sa rapide expansion.

Les quatre premiers califes qui dirigèrent successivement la communauté musulmane et le maintinrent dans l’unité  sont appelés  « les bien dirigés », al-râchidûn :

Abû Bakr : 632-634

‘Umar b.al-Khattâb : 634-644

‘Uthman b. Affân : 644-656

Alî b.Abî Tâlib : 656-661

Au printemps  657, donc au temps du calife Ali, le gouverneur de la Syrie, Mu’âwiya, provoqua une rupture dans la communauté en s’opposant à Ali. La Syrie, précédemment territoire byzantin était passée en 661, sous domination musulmane. En juillet, à Siffîn, les partisans de Mu’âwiya s’opposèrent militairement à ceux de Ali. Les Kharidjites (kharaja, sortir), devant cette division,   firent sécession s’opposant aux deux groupes hostiles : celui qui était avec Ali et celui qui était avec Mu’âwiya. En mai 640 Mu’âwiya est proclamé calife en Syrie, Palestine, Egypte et Hedjâz : Ali n’est reconnu calife qu’en Iraq et en Iran, mais en janvier 661, il est assassiné par un Kharidjite à Kûfa, dans le sud de l’Irak, ce qui  plonge la communauté  musulmane dans une grave situation.

En Syrie Mu’âwiya affirme son pouvoir au plan militaire et familial, mais sa légitimité est contestée par les partisans d’Ali et par les Kharijites : il va devenir le fondateur de la dynastie Omeyyade. Son époque sera celle de la grande expansion musulmane, sur des territoires qui s’étendent de l’Atlantique au Turkestan et cela dans un climat de lutte intense contre les partisans d’Ali. Mu’âwiya exige alors pour son fils, Yazid, la reconnaissance future  de son autorité, créant  ainsi une dynastie.

Pendant ce temps, en Irak, les Chiites et les Kharijites étaient très influents. Lors de l’arrivée au pouvoir de Yazid comme  calife à Damas, les opposants chi’ites et kharijites se révoltèrent ;  tout d’abord à Médine où Husayn, deuxième fils d’Ali, et Abdallah ibn Zoubeir refusèrent de reconnaître le nouveau calife de Damas.

C’est alors que l’un des fils d’Ali et de Fatima, la fille de Mohamad,  Husayn, fut appelé par les Chi’ites à Kûfa, s’y fit proclamer calife et s’efforça, avec une petite troupe, de gagner  cette ville à sa cause.

Mais Husayn fut intercepté par Ubaid  abd-Allah le 10 octobre 680 (10 muharram  61), au nord de Kûfa,  près de Kerbela, au sud de Bagdad.

Husayn, et les siens, furent massacrés et son tombeau, à Kerbela, avec ses splendides coupoles en or, est toujours aujourd’hui en grande vénération parmi les Chi’ites d’Irak, d’Iran et d’ailleurs.

Durant le califat  omeyyade de ‘Abd al-Malik à Damas (685-705) la langue arabe fut adoptée comme langue administrative et une monnaie fut créée et les routes  stratégiques se développèrent.

Les révoltes étaient  toujours nombreuses  et en 716, un mouvement  ‘abbasside (da’wa) se crée qui soutient un descendant d’Abbas et d’Abû Tâlib, mouvement qui allait avoir un grand avenir.

En 745 Abû Muslim chef militaire au Khurasan  prend la tête de l’opposition qui va mener le renversement  des Omeyyade et préparer l‘arrivée au pouvoir des Abbassides de Bagdad.

Il y eut 14 califes omeyyades à Damas, entre 661 et 750[2].

 

Qu’est-ce que le califat ?

Le Califat est une institution musulmane d’une très grande importance dans l’histoire du  monde musulman. Les Califes représentaient l’autorité suprême sur tous les musulmans sunnites, c’est pourquoi notre étude des diverses réalisations du Califat, au cours des siècles et selon les lieux, constitue une excellente façon d’aborder l’histoire d’une partie importante du monde musulman : les Omeyyades de Damas, les Abbasides de Bagdad, les Mamlouks d’Egypte et les Ottomans d’Istanbul.

Dans un premier temps, après avoir évoqué les débuts de la succession de Mohammad et l’époque des califes Umeyyades,  nous étudierons la période qui va de 750 à 1258,  soit la période abbasside du Califat, qui se situe à Bagdad, l’actuelle capitale de l’Irak.

Ensuite le califat émigra en Égypte au Caire, c’est alors la période mamelouke du Califat qui dure de 1258 jusqu’en 1517.

Vient ensuite la période turque du Califat : le califat rejoint Istanbul en 1517,  le nouveau centre du monde musulman où il  restera jusqu’à sa suppression par Ataturk en 1924.

Signalons que le terme calife ne fut utilisé d’une façon générale dans l’empire ottoman que vers le XIXe siècle, on utilisait surtout le terme de Sultan (sultân, en arabe : pouvoir, domination, autorité) pour désigner celui qui exerçait le pouvoir suprême en islam sunnite.

Le Khalîfa (racine arabe : Khalafa, remplacer, succéder à, prendre la place de) ou Calife est le successeur,  le « lieutenant », le remplaçant.

Abû Bakr, beau-père et successeur de Muhammed, fut le premier  à porter ce titre. Quand on l’appela « remplaçant de Dieu », dit la tradition, il corrigea : « Ne dites-pas remplaçant de Dieu » (khalîfat Allah),  dites « remplaçant du Prophète » (khalîfat al-nabî). Mais comment s’appellerait ? : « Remplaçant du remplaçant du Prophète de Dieu » ? L’accent devait être mis  sur la transmission successive, et donc, à travers la chaîne des « remplaçants », sur la seule pérennité possible, celle du message prophétique. Comme ce titre risquait ainsi de s’allonger indéfiniment on le simplifia par le seul emploi du mot : Khalîfa, avec, comme équivalent technique, « Imâm suprême », et comme équivalent honorifique « Commandeur des croyants » Amîr al-mu’minîn.

Disons en résumé que le « Calife » est un souverain temporel chargé de faire régner sur terre les prescriptions coraniques ; mais cette charge revêt une valeur religieuse dès là que ces prescriptions viennent de Dieu, et qu’elles concernent aussi bien les règles cultuelles que le bon ordre et l’organisation générale de la Cité.

Parler  du Calife comme d’un  « Pape de l’islam », est considéré par Rashid Ridâ, comme une hérésie « européenne ». Le calife n’a pas de pouvoir spirituel, il est le chef de l’exécutif et son pouvoir comme tout pouvoir, lui vient directement de Dieu, il est  le délégué pour veiller à ce que « les droits coraniques de Dieu et des hommes » soient observés sur terre.

L’importance numérique des chrétiens de ces pays, sous les Umeyades, les Abbassides, les Mamlouks et les ottomans  et l’histoire de leur rôle dans ces sociétés, apportent des lumières fort intéressantes et très instructives sur  « Dialogue de la vie » entre chrétiens et musulmans, tel qu’il fut vécu concrètement au cours de siècles, avec ses difficultés souvent énormes et ses réalisations positives.

De l’époque omeyade, rappelons que saint damascène, Jean de Damas, docteur de l’Eglise était le fils d’un haut fonctionnaire chrétien à la cour du calife de Damas.

 

Trois échecs  pour s’emparer de Constantinople.

Sous les Umayyades, les Arabes avaient occupé toute la Syrie. Ils  cherchèrent plusieurs fois à pénétrer en Anatolie, mais les montagnes du Taurus les en dissuadèrent.

Ils concentrèrent alors leurs efforts en vue de la prise de Constantinople.

Par trois fois entre 678 et 718, les Arabes assiégèrent la capitale byzantine avec un réel  enthousiasme, attaquant ainsi les troupes des Basileus eux-mêmes.

Ces expéditions qui échouèrent ont laissé une certaine mélancolie chez les musulmans et c’est peut-être de là qu’est né un hadith apocryphe qui dit :

Ne mutlu !, Bienheureux ! le souverain, glorieuses les troupes musulmanes qui s’empareront de Constantinople…”

Les Turcs devaient, sept siècles plus tard, en 1453,  réussir ce que les Arabes de Damas n’avaient pu faire.

 

Les Chi’ites et les Imâms

Le principal des partis d’opposition est celui des Chi’ites qui domine en Iran. Pour eux, les seuls successeurs légitimes  de Mahomet doivent  être  des membres de sa famille, ou de la branche familiale la plus proche de celle du Prophète.

La mort d’Husayn, fils d’Ali,  fut un drame car il était le descendant direct du Prophète.  Depuis ce temps, chaque année, le 10 du mois de muharram est pour les chi’ites un jour de deuil avec des flagellations jusqu’au sang, c’est  la célébration  d’une inconsolable et définitive tristesse.

Lors de la guerre Iran Irak, le projet des Iraniens était, semble-t-il,  de s’emparer du tombeau de Husayn,  l’un des  plus importants sanctuaires du monde chi’ite avec celui d’Ali qui se trouve à Kûfa.

Aux califes omeyyades de Damas, vont succéder  les califes abbassides de Bagdad.

 

Les Abbassides : l’histoire politique

Qui sont les Abbassides ?

Par « Abbassides » on entend tout d’abord, un parti puis le nom de cette longue suite de califes qui a régné durant des siècles à Bagdad. C’est une période un peu mythique, qui éventuellement fait rêver, car on parle des Califes de Bagdad comme d’une période éblouissante ; ces califes nous semblent des êtres à la puissance illimitée, vivant au milieu des pierreries dans le luxe inouï de leurs palais ; n’est-ce pas un peu le pays des tapis volants, d’Ali Baba, bref des Mille et une Nuits.

A Bagdad, sur les bords du Tigre, il y aujourd’hui un fort bel ensemble sculptural dû au sculpteur Jawwâd Salîm qui représente Shérazade contant l’une de ses fameuses mille et une histoires ; debout devant son terrible époux, le calife Shahrayar assis dans son fauteuil, elle le tient en haleine, car il désire connaître la fin de l’histoire avant que le chant du coq n’annonce l’aurore, si le temps passe il faudra attendre la nuit suivante….

L’histoire des Abbassides constitue une très grande époque de la civilisation islamique. Durant cette période elle connut un âge d’or, tant au plan politique que culturel et spirituel.

Cette histoire s’étend sur une période de cinq siècles, de 750, date de l’arrivée des Abbassides au pouvoir, jusqu’en 1258, date de la prise de Bagdad par les Mongols qui marque la fin des Abbassides.

 

On peut distinguer deux époques :

1. L’âge d’or des Abbassides : leur arrivée au pouvoir et leur apogée : 750 à 945.

2. Déclin et fin des Abbassides : 945 à 1258.

- L’apogée des Abbassides ne dépasse pas l’année 945. C’est alors que les émirs bouyides commencent leur domination sur l’Irak, et cela jusqu’en 1055.

- C’est ensuite le déclin progressif de l’autorité califale et la montée de chefs militaires. Les califes passent sous le contrôle chi’ite des Bouyides.

- 1055, c’est l’arrivée des Turcs seldjoukides : leur chef Tughrilbeg fait son entrée à Bagdad où il est nommé sultan. Avec les Turcs, c’est le retour en force du sunnisme. Entre 1118 – 1194, l’Irak sera dirigé par la dynastie des Seldjoukides.

 

L’âge d’or des Abbassides (750 -945)

L’origine et le nom des Abbassides

La dynastie abbasside est d’origine mecquoise, elle tire son nom de son ancêtre et fondateur, l’oncle du prophète, al-’Abbâs b. ‘Abd al-Mattalib b. Hashim. Elle est connue aussi sous le nom de Hâshimiyya.

Hashîm, est en effet l’ancêtre commun d’al-Abbas, donc du Prophète et de son cousin `Alî : il fut choisi par sa famille comme symbole de leur prétention à la succession du Prophète. Les Hâshimiyya constituaient un parti qui allait enlever le pouvoir des mains des Umayyades, par une véritable révolution.

Celui qui a réalisé cette révolution fut Abu Muslim, un ancien esclave d’origine iranienne, adopté par la famille Hashimiyya. Dans le Khorasan, au nord-est de l’Iran, il regroupa les mécontents, sous le nom et l’égide d’Ibrahim ibn Muhammad, descendant de l’oncle du prophète, al-Abbas.

Le but du parti d’Abu Muslim était de remplacer la dynastie omeyyade par un calife issu de la famille du Prophète.

Sous les Umayyades, c’était l’élément arabe qui dominait. L’empire omeyade s’étendait de l’Inde, et des confins de la Chine, jusqu’au sud de la France. Il était donc constitué en grande partie par des peuples non arabes. Dans leur politique d’arabisation et d’islamisation de ces pays dominés, les Umayyades mirent davantage l’accent sur l’arabisation que sur l’islamisation.

L’avènement des Abbassides signifierait donc un retour à la pureté supposée de l’islam originel, une orientation vers la constitution d’un État plus profondément musulman, où les Iraniens islamisés auraient une place égale à celle des Arabes.

Abu Muslim, le leader du mouvement, réunit autour de lui, en plus des Arabes opposés aux Umayyades, des indigènes iraniens, des petites gens, des esclaves.

Son mouvement social se transforma en armée et il déclencha une opération militaire en 747 et celle-ci, en 750, se transforma en victoire sur Marwân II, le calife Umayyade de Damas.  C’est la bataille du grand Zab, un fleuve affluent du Tigre.

Mais Ibrahim ibn Mohammad, celui au nom duquel on s’était enrôlé, était mort entre temps. Abu Muslim, fort de sa victoire, proclama calife Abu Abbas, dit al-Saffah, à Kûfa, en 749.

La victoire des Abbassides peut s’expliquer aussi par une évolution sociale qui allait dans le sens d’un transfert du centre de gravité de l’Empire musulman, de la Syrie vers l’Irak, de l’ouest vers l’Est.

L’Irak, l’ancienne Mésopotamie, était le noyau traditionnel des grands empires cosmopolites du Moyen Orient et de l’Antiquité : l’empire chaldéen de Nabuchodonosor  à Babylone, l’empire perse, l’empire d’Alexandre.

Le premier calife abbaside fut donc al-Saffah mis en place Abu Muslim, et les premiers abbassides songèrent à faire de Kûfa leur capitale où ils s’y établirent quelques temps, toutefois la présence redoutable des sympathisants d’Ali étant trop fortes, ils hésitèrent entre Kûfa et Anbâr. 1.

Toutefois, ce fut le frère et successeur d’al-Saffah, Al-Mansûr, qui fut le véritable fondateur du califat abbasside. Il choisit une nouvelle localité, Bagdad,  comme capitale, à l’intersection de plusieurs routes commerciales.

Cette localité se situait, à 35 kms, non loin des ruines de Séleucie Ctésiphon, sur le bord du Tigre, « Les Grands Villes », la dernière capitale des Perses, conquise par les armées musulmanes en 637. On peut penser que l’attraction de l’ancienne capitale perse ait eu un effet d’attraction sur le choix du calife.

Le nom officiel de cette nouvelle capitale fut Madînat al Salam, la ville de la paix, mais elle sera surtout connue  du nom de la petite ville qui occupait le site : Bagdad.


Ce qui change avec les Abbassides

Lorsque les Abbassides s’installent à Bagdad et succèdent aux Umayyades de Damas, les Carolingiens, dans la partie française de l’Occident romain, évincent les Mérovingiens et leur succèdent en 751.

Cette époque sera  marquée par  de grandes  divisions pour cet immense empire édifié par les Umayyades : cet empire  se dissout et perd son unité : des dynasties locales se créent ici et là : en Espagne, au Maghreb, en Égypte et bientôt en Perse.

Les Umayyades avaient surtout été des rois « arabes », champions d’un islam arabe et ils avaient imposé partout la langue et la culture arabes.

Les Abbassides représentent une communauté qui échappe à l’arabisme mais, toutefois, les califes abbassides qui succédèrent aux Umayyades étaient aussi des Arabes. L’Arabe était leur langue officielle, véhicule de la religion, moyen d’expression littéraire.

Les Umayyades s’étaient appuyés sur des bases populaires exclusivement arabes, désormais les Abbassides vont édifier leur califat avec l’aide de gens de la Perse et du Khorasan dont l’influence se fera sentir chaque jour davantage dans l’administration.

Ces transformations sociales et économiques de l’Empire, son essor intellectuel, ne seront donc plus le seul fait des Arabes mais aussi des autres peuples de l’Empire : Persans, Égyptiens …

Dans son livre « L’expansion musulmane », Robert Mantran, un grand maître pour la connaissance du monde ottoman, qui fut professeur à Aix-en-Provence, rappelle que c’est à juste titre que l’on a opposé Umayyades et Abbassides, en faisant des premiers les champions de l’islam arabe, et des seconds ceux d’un islam multinational.

La Syrie umayyade était très marquée par le monde byzantin et se trouvait au cœur des régions arabes.

Le monde abbasside sera loin du monde byzantin, il sera profondément marqué par la Mésopotamie et par sa proximité avec le monde perse.

La nouveauté va être l’entrée dans la sphère du pouvoir d’éléments, musulmans certes, mais non arabes, surtout des Iraniens. La société devient aussi plus urbaine, le commerce se développe et l’activité intellectuelle et religieuse connaît un grand essor.

Les Abbassides vont décider et gérer ce grand changement que fut le transfert du siège califal de Damas à Bagdad. Mais dans cette ville, ils auront à redouter l’élément irakien lui-même qui connaît un foisonnement d’agitations. S’installer au cœur de ce monde irakien permettrait donc de mieux dominer des tentatives d’insurrections de sa part.

Mais les califes abbassides vont progressivement cantonner leur pouvoir dans le domaine religieux et perdre progressivement leur rôle politique qui sera assumé par les vizirs, les ministres, et par des chefs militaires. Dès lors, les califes abbassides vont s’élèveront  au-dessus des mortels : le calife abbaside est l’ombre d’Allah dans le monde.

 

Quelques  précisions à propos des Califes

Le problème fondamental est celui des règles de successions des califes ; en principe le calife désigne lui-même son héritier, qui peut être son frère, un de ses fils, un cousin, et cela soit de son vivant, soit par testament. Le futur calife reçoit alors l’allégeance des sages et des notables et lorsqu’il doit prendre ses fonctions, il est présenté à la foule qui l’acclame et il arbore alors les insignes du califat : le manteau, le bâton et le sceau du prophète (ces insignes sont conservés à Istanbul au musée de Top Kapi, l’ancien Sérail des sultans). Mais en pratique la succession a souvent été remplie de drames et de complots. Une fois élu, le calife délègue ses pouvoirs à un premier ministre, wazîr, chargé d’administrer en son nom l’Etat, au plan civil.

Pour les sunnites orthodoxes, le califat est héréditaire, désigné du vivant de celui à qui il doit succéder, et investi par les Ulémas et les notables. C’est ce parti qui règne au temps des Abbasides et il a l’appui de la majorité des musulmans des régions arabes et d’Afrique. Le calife est le chef temporel d’une communauté variée, multi culturelle et multi nationale dont l’unité est la religion, l’islam, et la loi, la sharî’a, que nul ne peut transgresser, pas même le calife.

Le calife abbaside ne se considère plus comme le successeur (khaliîa) du Prophète, mais comme le représentant de Dieu sur la terre. Comme les empereurs byzantins et les souverains sassanides de la Perse, il vit dans son palais, loin de la foule et on ne l’aperçoit qu’une fois par semaine, le vendredi lorsqu’il se rend à la mosquée.

 

L’apogée des Abbassides

Les califes abbâssides furent au nombre de 37 ; de 750 à 1258.

 

Les premiers califes Abbassides

Al-Saffah

Le premier calife fut al-Saffah, « le Généreux » ou « le Sanglant », c’est lui qui avait été mis sur le trône par Abu Muslim, le révolutionnaire.

Quant à son surnom de « sanglant », il lui vint du fait qu’il fit massacrer 80 chefs umayyades et qu’il donna leurs cadavres en pâture à des chiens. Il fit en outre profaner les tombes des califes unayyades, ses prédécesseurs.

Al-Saffâh avait fait de la région d’al-Kûfa sa capitale. Puis, il se fit construire un camp militaire pour ses troupes, autour d’un fastueux palais à al-Anbar, à 60 km à l’ouest de Bagdad, sur les bords de l’Euphrate.

 

Al-Mansûr

Son frère, Al-Mansûr, « le Victorieux », a sans conteste été le plus grand calife de la dynastie abbasside (754-775).

Très vite, il se rendit compte que la turbulente ville Kûfa, pro-alide ou chi’ite extrémiste, avait une mauvaise influence sur son armée et que le lieu était vulnérable et donc inapte à être capitale de l’Empire.

Il rechercha donc un nouveau centre stratégique et après une soigneuse exploration il choisit le site de Bagdad, sur les bords du Tigre.

Cet emplacement était situé dans une plaine fertile, cultivable sur les deux côtés du fleuve, traversé par la route du Khorasân, au point de rencontre de routes caravanières, et c’était déjà un lieu de foires annuelles, donc un lieu facile à pour une armée.

Situé au cœur de la Mésopotamie, ce site avait un climat sain, l’eau du Tigre abondante, et était épargné par les moustiques !

C’est ainsi que Bagdad qui remplaçait Damas, à la tête du monde musulman, succédait aussi et supplantait définitivement les anciennes capitales mésopotamiennes, Babylone, Séleucie et Ctésiphon, « Les Villes », al-Madâ’in, la dernière capitale des Perses.

Al-Mansûr fut le fondateur de Bagdad. On rapporte qu’il déclara à propos de cette petite bourgade qu’il avait choisie :

« Cette île, bordée à l’est par le Tigre et à l’ouest par l’Euphrate, sera le carrefour de l’univers ».


L’œuvre administrative de Mansûr.

Mansûr a eu le mérite d’organiser l’administration de l’état abbasside qu’il a placé sous la puissante direction des vizirs de la famille des Barmékite. Le califat abbasside, pendant la période qui suivit sa fondation, pouvait paraître bien chancelant et fragile aux yeux des contemporains. En effet, des rebelles se soulevaient de tous côtés contre lui, et pendant longtemps chaque nouveau calife, devait réprimer des soulèvements à l’intérieur comme à l’extérieur.

En Syrie les partisans des Umayyades suscitaient des troubles et les `Alides, déçus par leur relative éviction, étaient sans cesse surveillés. Les Khawâridj constituaient toujours une opposition active. Même certains partisans de la dynastie abbasside n’étaient pas forcément sûrs. Seuls les membres de la famille abbasside étaient affectés aux postes clefs.

Dans ce contexte Al-Mansûr eut la bonne fortune de trouver une grande famille qui allait l’aider et aider les Abbassides pour une cinquantaine d’années : les Barmakides.


L’ère barmakide

Cette famille, les Barmakides, était d’origine persane. Avant d’être musulmane, elle était bouddhiste. Après la fondation de Bagdad, Khalîl al-Barmaki devint le bras droit d’al-Mansûr.

Véritable dynastie, elle se développa et en vint à diriger toute l’administration de l’Empire, jusqu’à leur chute dramatique, encore inexpliquée, sous Hârûn al-Rashîd en 803.

La vie de la cour abbasside  ressemble à celle des Rois sassanides. Au gouvernement aussi, on suivait l’exemple des sassanides, et les Persans commencèrent à jouer un rôle croissant dans la vie politique et culturelle. On peut parler d’un vrai processus d’iranisassion.

Pour remplacer le lien de la « nationalité arabe » qui tendait à se relâcher, les califes mirent l’accent de plus en plus sur l’orthodoxie et le conformisme islamiques, essayant de cimenter l’unité de leur Empire hétérogène sur la base d’une foi commune et d’un mode de vie unique.

L’orthodoxie islamique fut renforcée par une persécution de type inquisitoriale des divers mouvements hérétiques et du manichéisme, désigné sous le nom de zandaka en tant que mouvement révolutionnaire des classes pauvres.

Une tentative fut faite pour imposer la doctrine mu’tazilite, qui était comme un essai officiel de compromis abbasside avec les Chi’ites.

Les mu’tazilites étaient « des hommes de religion d’abord, et philosophes ensuite » comme aime les appeler Louis Gardet. Ils reconnaissaient à la raison, `aql la capacité de défendre les valeurs religieuses et ils voulaient épurer la notion de Dieu de tout anthropomorphisme. Pour eux Dieu est absolument spirituel et il ne peut être vu ni en ce monde ni dans l’autre.

Les Mu’tazilites tenaient le Coran pour avoir été créé par Dieu et ne le tenaient pas pour éternel. Cette dernière thèse souleva de nombreuses contestations à Bagdad.

Al-Mansûr avait choisi le sunnisme qui s’affirmait de plus en plus dans les Écoles de droit et de théologie. Cela faisait de lui l’adversaire des Chi’ites, bien qu’il fut le petit fils d’Ali.

Al-Mahdî (775 – 785)

Fils de Mansûr, il succéda à son père. On le surnomma le Mahdî, le « Guidé par Dieu dans la voie droite ». Faible de personnalité il fut dominé par son wazîr, Ya’qûb qui lui imposa une politique d’amnistie à l’égard des Chi’ites, mais il fit une répression violente des sectes hétérodoxes et mit à mort leurs adeptes auxquels on donna le nom général de zindik « ceux qui heurtent la foi révélée ».

Ainsi fut exécuté Ibn al-Muqaffa, accusé de manichéisme, car c’est sous le règne d’Al-Mansûr que s’était développé autour de lui le mouvement de la « libre pensée », zandaqa, il fut exécuté en 757. Ibn al-Muqaffa était un écrivain célèbre, on lui doit le recueil de fables de Kalîla et Dimna, où il met aussi en scène les animaux et qui inspira le poète français la Fontaine, lui aussi auteur de fables.

Al-Mahdî était très curieux, s’intéressant à l’astrologie et à la sorcellerie, mais il s’intéressa aussi à la Science.

Pour cela il eut des rapports avec l’empereur Léon de Byzance afin d’obtenir de lui des livres sur la science grecque ancienne. En faisant venir des livres de Constantinople il continuait un mouvement de traduction en arabe ébauché par al-Mansûr, qui verra sous le calife al-Ma’mûn, une magnifique réalisation avec la fondation à Bagdad de la « Maison de la Sagesse », bayt al-hikma.

Les chrétiens eurent dans ce domaine un rôle culturel très important. Non sans péril toutefois car les Byzantins étaient des ennemis et les chrétiens pouvaient facilement être dénoncés d’intelligence avec eux.

Un épisode bien connu de la vie d’al-Mahdî est celui de ses rencontres fréquentes avec le patriarche nestorien, Timothée Ier. Très souvent le calife convoquait le Patriarche pour avoir avec lui des discussions sur divers sujets, religieux et scientifiques[3].

C’est un modèle du genre, d’un genre très délicat : comment arriver à présenter la foi chrétienne à l’autorité suprême des musulmans sans offenser sa foi et sans trahir la foi chrétienne ?

 

Harûn al-Rachîd (786 – 809)

Hârûn est le souverain le plus connu de la dynastie abbasside : la légende même s’est emparée de lui et il apparait dans de nombreux contes, par exemple comme Les mille et une nuits.

(Photo)

Il faut attribuer la réputation de Hârûn en Occident à ses rapports avec Charlemagne et aussi avec l’impératrice de Byzance, Irène, de laquelle il exigea un tribut après une victoire qu’il avait remportée en 797, contre les Byzantins.

A noter que la situation des chrétiens, sujets des Abbassides, était toujours délicate dans les zones où l’Empire jouxtait l’Empire byzantin officiellement chrétien. C’était comme au temps des Sassanides de Perse, on prenait des mesures très dures pour neutraliser une éventuelle cinquième colonne et le soupçon d’espionnage était classique.

Les mesures discriminatoires, vêtements, construction d’églises, croix, nourritures etc., sont endémiques et qu’elles provoquent bien des défections dans les rangs chrétiens.

Mais, on voit alors l’autorité suspecter certaines conversions à l’islam en les soupçonnant d’être seulement apparentes. Aussi il faut bien s’assurer que le juif ou le chrétien qui se proclame musulman l’est bien vraiment. Il faut une déclaration explicite de renoncement à l’ancienne religion. Celui qui dit par exemple : « Je suis muslim », peut trouver une échappatoire dans cette formule, car il peut sous-entendre qu’il est soumis à Dieu dans sa propre religion. Des textes de profession de foi exigent que soit bien précisé qu’il y a reconnaissance aussi de Mahomet[4].

Mais Hârûn fut le premier calife à être témoin du début du démembrement de l’Empire en devant accorder aux gouverneurs aghlabides d’Ifrîqiya (Tunisie) une autonomie proche de l’indépendance (799). Les Aghlabides gouvernèrent sous la suzeraineté nominale du calife. L’Afrique du Nord échappe aussi aux Abbassides car le Maghreb central est aux mains des Kharijites et le Maroc est aux mains des Idrissides alides. En Occident l’autorité abbasside est presque annihilée. L’Espagne, l’Andalousie, est devenue indépendante.

Mais l’Empire abbasside s’étend encore à l’Egypte et à la Transoxiane, grande puissance économique et politique de l’époque.

Le règne d’Hârûn al-Rachîd est généralement considéré comme l’apogée du pouvoir abbasside, mais c’est pourtant à cette époque qu’apparurent les signes précurseurs de la décadence. En Perse l’autorité abbasside est mise en échec dans les provinces de la Caspienne et du Khorasan.

Le monde musulman se tient sur la défensive. Il y a aussi de nombreuses guerres contre les Byzantins. Ces derniers recherchent des points faibles en Syrie et en Mésopotamie. Dans le Caucase et en Arménie, les envahisseurs Khazar pénètrent en territoire musulman.

Haroun trouva la mort en 809 au cours d’une expédition au Khorasan contre une révolte de populations iraniennes et turques.

Après la mort de Haroun, la sourde hostilité qui existait entre ses deux fils al-Amîn et al-Ma’mûn dégénéra en guerre civile. Ce fut Al-Ma’mûn qui sortit vainqueur du conflit, mais il ne put entrer à Bagdad qu’en 819.

 

Al-Ma’mûn

Al-Ma’mûn, a été un prince intelligent sous le règne duquel la civilisation abbasside est encore à son apogée. Dans le désir de mettre fin à l’opposition entre Abbassides et Alides, il désigna comme son successeur, dès 817, Ali al-Rida, imâm des Alides duodécimains : cet acte politique ne marquait pas un ralliement au Chi’isme, mais une tentative heureuse de réconciliation.

Al-Ma’mûn s’appuya sur des éléments orientaux mais il fut témoin d’un continuel affaiblissement de son régime. La cour avec sa prodigalité et la bureaucratie dévorante affaiblirent encore le pouvoir.

 

La vie intellectuelle

Bagdad était alors un grand foyer intellectuel ; le calife, homme plein de curiosité, s’intéressa de près aux œuvres grecques alors traduites surtout par les chrétiens, les juifs et les sabéens : philosophie, sciences, médecine.

Aristote était l’objet d’études et ainsi pénétra chez les intellectuels orientaux la méthode du raisonnement logique : celle-ci reçut son application principale dans l’école mu’tazilite apparue dès la fin de l’époque omeyade, mais qui avait connu son véritable développement sous al-Ma’mûn. Le calife qui avait pris parti pour les mu’tazilites qui faisaient appel à la raison individuelle, au libre arbitre, seul compatible avec la justice divine. Il essaya d’imposer officiellement leur doctrine au besoin par la persécution (827).

Al-Ma’mûn voulut relancer la guerre contre les Byzantins, mais il mourut subitement à Tarsus en 833.

 

L’insécurité à Bagdad et la fondation de Sâmarrâ

A partir des règnes des califes al-Mu’tasim et d’al-Wâthîq les califes devinrent le jouet de leurs propres généraux qui furent en mesure de les déposer et de les nommer à leur gré.

Avec al-Mu’tasim, la pratique d’introduire constamment des Turcs d’Asie Centrale comme soldats et comme officiers se généralisa. A partir de son règne la caste militaire gouvernante devint essentiellement turque. Ceci perturba la vie à Bagdad au point de la rendre inhabitable pour le Calife et pour le gouvernement.

Le premier calife à fuir Bagdad fut al-Mutasim, l’un des trois fils de Hârûn al-Rashîd, calife de 833 à 842.

En 836, il fit construire une nouvelle capitale au nord de Bagdad, Sâmarrâ, construite de telle façon que les mercenaires ne vivent plus au milieu des Arabes, mais en dehors.

La fondation de Sâmarrâ matérialisa le fossé qui allait en s’élargissant entre le calife et son personnel et le peuple de Bagdad. Le style même de la nouvelle résidence manifesta les goûts différents de la nouvelle caste dirigeante. C’est un peu la « Versailles » des Califes.

 

La ville de Sâmarrâ

Ville située sur la rive Est du Tigre en Irak, à 125 km au Nord de Bagdad. De 836 à 892, elle fut la capitale des califes abbassides. Elle s’étendit énormément et ses ruines en briques et en pisé sont encore largement visibles aujourd’hui[5].

C’est en 834/5, que le calife al-Mu’tasim quitta Bagdad en quête d’une nouvelle capitale. La raison en était un conflit entre les troupes califiennes des Turcs d’Asie et la population de Bagdad. Le califat cherchait apparemment une résidence pour la cour et une base pour l’armée abbasside en dehors de Bagdad et il était attiré par une région connue pour la chasse mais pauvre en ressources naturelles.

`Sâmarrâ fut conçue en 836 sur la rive est du Tigre sur un site préislamique et celui d’un monastère. Le palais des califes est appelé selon les sources Dâr al-Khilâfa, Dâr al-Sultân, Dâr Amîr al-Mu’minîn.

Sous le calife al-Wâthîq (842- 847), la puissance des Turcs s’accrut encore. Mais, al-Wâthiq choisit de rester à Sâmarrâ et la population réagit en transformant ce qui était qualifié de camps en une véritable ville. Al-Wâthiq bâtit un nouveau palais appelé al-Hârûnî. Ce palais devint la résidence d’al-Mutawakkil (847/61) et en 860 il fut occupé par les unités turques. Le règne d’al-Mutawakkil (847/61) eut de réels effets sur l’apparence de la ville, car il semble avoir été un amateur d’architecture. Parmi ses projets il y eut la Grande Mosquée et jusqu’à 20 palais. La grande Mosquée avec son minaret en spirale (52 mètres, la malwiyya, le muezzin pouvait y monter à cheval) fut construite entre 849 et 851. Trois hippodromes furent construits pour les courses de chevaux. C’est sous ce calife que la ville connut son apogée.

Ce calife, le dixième, ne laissa pas un bon souvenir chez les tributaires (les chrétiens ahl al-dhimma), il prit des mesures discriminatoires contre eux :

« L’obligation de vêtements distinctifs, la ceinture Prohibition des sonneries de cloches, limite d’élévations des constructions qui ne doivent pas dépasser celles des musulmans. Soustraire aux regards, les croix, le vin, les porcs, discrétion dans les enterrements, interdiction de monter les chevaux, et les mulets, les ânes étant seuls permis. Interdiction aux chrétiens de porter des noms et prénoms musulmans. Ces conditions furent extrêmement pénibles et occasionnèrent de nombreux passages à l’islam »[6].

Mutawakkil fut très hostile aux descendants d’Ali. Il fut le restaurateur du sunnisme après la période d’inquisition anti mu’tazilite durant laquelle il anéantit les efforts d’al-Ma’mûn pour réconcilier les deux grands groupes hostiles de la communauté musulmane.

Il est important de noter que les deux Imams chi’ites Ali al-Hâdî (m 254 H) et Al-Hasan al-`Askari (m 260 H) possédaient une maison près de la mosquée d’al-Mu’tasim et y furent enterrés. Le douzième Imam disparut tout près dans une crevasse commémorée par le Sardâb al Mahdî en 874. On peut toujours voir à Sâmarrâ, côte à côte, les restes de la grande mosquée sunnite et les mosquées chi’ites où l’on vénère les derniers grands Imams chi’ites. A partir du Xe siècle Sâmarrâ devint une ville pèlerinage.

Mutawakkil périt assassiné, à l’instigation de son propre fils.

1 Cf. Hichem Djaït, EI 2, art : al-Kûfa, p. 348 et Al-Kûfa, naissance de la ville islamique, Paris, Maisonneuve -Larose, 1986, p. 321.

2 Cf. EI 2, art. (al-)Husayn B. `Alî B. Tâlib. Au Caire une mosquée porte son nom « Al-Husayn ». Les Fatimides y auraient fait porter sa tête, en 1153/4, depuis Ascalon (cf. EI 2, art. `Askalân), pour la mettre à l’abri des atteintes des Francs.

3 Cf. Louis Gardet, L’islam, religion et communauté, D. de B., 1970, 283-5).

4 Marco Polo, au XIIIe siècle, avait fait spontanément la comparaison pour dire à ses lecteurs ce qu’est un calife. Cf. Le livre de Marco Polo ou le devisement du monde, Paris, A. Michel, p. 77 :  » Baudac (Bagdad) est une grande cité où est le Calife de tous les Sarrasins du monde, comme est à Rome le siège du Pape des Chrétiens ».

 

Le déclin et la fin des Abbassides (945 – 1258)

L’apogée des Abbassides ne dépasse pas la date de 945, à cette époque l’autorité califale décline progressivement et la puissance des chefs militaires gouvernant grâce à leurs troupes, s’accroît. Et c’est la date de l’arrivée des Bouyides dans le domaine irakien.

 

La dynastie des Bouyides : 945 – 1055

En 945 la dynastie des émirs chi’ites, les Bouyides, originaires du Daylam (région d’Iran, en bordure de la mer Caspienne) et qui régnaient sur plusieurs provinces d’Iran, se mirent à occuper à Bagdad la charge de Grand émir. Cela dura jusqu’en 1055, date où ils furent remplacés par les Seldjoukides. Les califes passèrent alors sous contrôle chi’ite.

Les Seldjoukides : 1038- 1118 et 1118- 1194

La puissance des Bouyides s’était affaiblie et on était lassé de leur tutelle. C’est alors que le calife al-Qâ’im va ouvrir les portes de Bagdad au chef seldjoukide, Tughrilbeg en 1055. L’irruption des Seldjoukides dans les pays islamiques n’était que le début d’un mouvement prolongé de peuples de l’Asie centrale vers le Moyen Orient, qui devait avoir des effets de longue durée aussi bien sur le plan social et économique que sur le plan politique et culturel. Beaucoup d’éléments turkmènes s’infiltrèrent durant cette période seldjoukide dans tous les pays de la région perse et arabe et vers l’Anatolie. Ce processus s’accéléra par le mouvement des peuples turco mongols jusqu’aux invasions mongoles.

Les Seldjoukides arrivèrent sur la scène du monde islamique seulement quelques décennies après que l’autorité pratique et morale des califes Abbassides à Bagdad fut arrivée à son niveau le plus bas, sous la tutelle des Bûyides chi’ites.

Les Seldjoukides entrèrent au service des Abbassides comme soldats et ils parvinrent à s’emparer du pouvoir effectif pour leur propre compte sous la conduite de leur chef Toghrul Beg.

Un résultat de la prise de pouvoir politique à Bagdad par les Grands Seldjoukides était la consolidation de l’autorité sunnite.

Les califes ne tardèrent pas à découvrir qu’ils n’avaient guère plus de liberté d’action qu’ils en avaient possédée sous les Bûyides. Toghrul Beg se fit attribuer le titre de sultan jamais utilisé auparavant et qui figura sur la monnaie. La dynastie qu’il fonda en 1038, devait durer jusqu’en 1194.

Sans abolir le califat ni chasser les Abbassides, les Seljukides sunnites entrèrent à Bagdad en 1055 et remplacèrent les Bouyides qui les avaient précédés comme maîtres effectifs de la plus grande partie de l’Empire abbasside. L`expansion seldjoukide vers l’Ouest, empiétant sur les possessions de l’Empire byzantin, constitua l’une des causes des Croisades.

 

La prise de Bagdad par les Mongols en 1258

La mort du calife et le transfert du califat au Caire.

Le 10 février 1258 (4 safar 656), le mongol Hûlâgû prend Bagdad. Il veut détruire le califat. Le massacre dure plus d’une semaine. Le calife al Musta’sim est exécuté6. On estime à 90 000 le nombre des victimes. Quartiers détruits, pillages, incendies. On n’épargna ni la mosquée des Califes ni le tombeau des Abbassides ni celui de Kazimayn.

La capitale des Abbassides toutefois ne fut pas totalement dévastée. Le déferlement mongol se poursuivit vers l’Ouest mais fut stoppé par Baybars  Ier, un mamlouk d’Egypte, à Ayn Djalout le 3 septembre 1260. Cette dernière bataille fixa d’une manière durable les limites de l’Empire mongol car la Syrie et la Palestine restèrent aux mains des Mamelouks. L’ensemble de l’Irak, lui, fut conquis dès 1259.

Face aux Mongols déferlants, dans tout l’Orient on assiste à une véritable débâcle et une terreur généralisées7.

Le khan mongol, Hûlâgû, le conquérant de Bagdad, est désormais à la tête de l’empire Ilkhanide qui est aussi vaste que le fut celui des Sassanides. Il va progressivement étendre sa domination sur tout l’Irak.

Pendant la période Ilkhanide et jusqu’à la période ottomane, l’Irak reste partagé en deux régions ; celle de l’Iraq ou Basse Mésopotamie avec Bagdad comme chef-lieu de gouvernement et celle de Djazîra, ou Haute Mésopotamie, qui dépend de Mossoul. Ces deux provinces ne cesseront de s’opposer entre elles.

 

Bagdad

Histoire de la ville

Fondée au VIIIe siècle et bâtie sur les deux rives du Tigre, Bagdad fut la capitale du califat abbasside jusqu’à sa chute. Elle fut pendant des siècles la métropole culturelle du monde musulman. Après sa ruine 1258, elle ne fut plus qu’une capitale provinciale, puis, après avoir été sous les Ottomans le chef-lieu du wilâyet de Bagdâd, elle devint la capitale de l’Irak moderne.

Le nom de Bagdad est préislamique, il se rattache à des peuplements antérieurs situés en ce lieu. Des auteurs arabes et contemporains cherchent des origines persanes pour l’étymologie de ce nom. On a alors : « Donné par Dieu » ou don de Dieu (Bag, désigne Dieu chez les Persans à partir du VIIIe siècle).

Al-Mansûr baptisa la ville Madînat al-Salâm, ville de la paix,  c’est le nom officiel qui apparaît sur les documents, les monnaies, les poids. D’autres noms sont aussi employés pour la désigner al-Zawrâ’ : « Madînat al-Dja’far, Madînat al-Mansûr, Madînat al-Khulafa’.

Ce site ancien englobait un lieu de foire annuelle qui deviendra par la suite le quartier des marchands : al-Karkh. De nombreux établissements, surtout araméens, se trouvaient du même côté occidental dans le voisinage de Karkh.  La région possédait de nombreux monastères et le calife al-Mansûr visita l’un d’entre eux, le monastère de Mâr Pétiôn.

Les chrétiens de la région étaient des Nestoriens et aussi des Jacobites (syriens orthodoxes, non chalcédoniens). Pour ces derniers, le choix du calife était une satisfaction car cela valorisait cette région araméenne, appelée Bayt Aramâyé. Si le calife n’avait pas prévu de quartiers chrétiens, il s’en créa plusieurs spontanément par la suite : un quartier jacobite près de Bâb al-Muhawwal avec l’église Saint Thomas, et un quartier nestorien près de la porte nord, Bâb al-Shammâsiya.

Il y avait aussi dans la région quelques monastères tel que celui Dayr Mâr fathion (où fut construit le Kasr al-Khuld) et les monastères Dayr Bustân al-kuss et Dayr al-Djâthalîk (près duquel fut enterré Shayr Ma’arûf).

Mais aucun de ces établissements n’avait acquis une importance politique ou commerciale, si bien que la ville d’Al-Mansûr peut bien être considérée comme une création nouvelle.

A signaler que des voyageurs européens du Moyen Age confondent souvent la ville avec Babylone et l’appellent Babel, Babellonia…

En Occident la ville est souvent connue sous la forme italienne de Baldacco, ou Baudac. La belle étoffe que les marchands ramènent en Occident pour mettre sur les dais est souvent appelée le baldacchino. D’où notre mot « baldaquin » sur lequel on mettrait cette étoffe venue de loin… A la basilique Saint-Pierre de Rome, le baldaquin c’est-à-dire le « bagdadien » du Bernin rend glorieusement présent le nom de Bagdad en ce lieu si vénérable. Le nom de Mossoul (Moussel) est aussi célèbre pour une raison analogue par le tissu qui en provenait, bien connu sous le nom de mousseline, et ceux qui en faisaient le commerce étaient les Mossolini.9.

Le site de Bagdad pouvait aisément être défendu et fortifié, il était le centre vers lequel convergeaient les routes terrestres et fluviales, qui la reliaient aux ports de l’océan indien ouverts sur l’Inde et la Chine.

 

La ville ronde

Les travaux de la construction de Bagdad, Madînat al-salâm, la « Ville de la paix » commencèrent en 76211. On l’a appelée aussi Madînat al-Mansûr, la « Ville de Mansûr » et Madînat al-mûdawwar, la « Ville ronde ». En effet la partie essentielle de la ville était constituée par un cercle de 4 km de diamètre. Au centre se dressait le palais du calife autour duquel furent édifiés d’autres palais, des mosquées et des casernes pour la garde Khurassanienne du calife.

Deux grands axes se coupant au centre à angle droit, aboutissaient à quatre portes percées dans les murailles de la ville qui se présentait comme une citadelle. A l’extérieur, au sud est près de la porte de Basra, se développa le faubourg commercial d’al-Karkh, tandis qu’au nord se dressa un peu plus tard le faubourg de Kazimayn, autour de personnages vénérés comme Abû Hanîfa. L’enceinte de la ville califale mesurait 2 km de diamètre et les rues s’y coupaient à angles droits. Elle comprenait le palais du calife et les bureaux (dîwân).

 

Les monuments de Bagdad


Le palais abbasside


La Mosquée des Califes

La mosquée Souq al-Ghazâl, appelée aussi Mosquée des Califes possède le plus ancien minaret conservé à Bagdad, il date de l’époque des Abbassides 14. C’est l’un des rares monuments de Bagdad qui ait survécu aux destructions mongoles, à celles de 1258, et même à celles de Tamerlan en 1401.

 

La Mustansiryya

Construite dans la première moitié du XIIe siècle par l’avant dernier calife abbasside, al-Mustansir bi-llah, celui qui remporte la victoire grâce à Dieu, cette vaste madrasa avec ses quatre iwans, constitue le plus ancien exemple conservé de ce type architectural. Elle était consacrée à l’enseignement de la théologie et du droit selon la doctrine sunnite des quatre rites orthodoxes, chaque rite ayant son iwan propre. Au premier étage se trouvent les cellules des destinées aux étudiants qui provenaient de toutes les régions de l’Empire15. On admire la grande sobriété des voûtes en ogive, tout est en briques,  légèrement ocre.

 

Frère Jean-Marie Mérigoux, op

 

 


[1] Régis Blachère, « Le problème de Mahomet » , Parsi, P.U.F., p.129-130.

[2] Cf. art : « Omeyyades », in Dictionnaire historique de l’islâm, Dominique et  Janine Sourdel, PUF, 1996.

[3] Cf.  Père Putman s.j., L’Église nestorienne sous le patriarcat du catholicos Timothée I :760-823.

[4] cf. Fiey, p. 47.

[5] EI. 2 : Sâmarrâ’

[6] J.M. Fiey, Chrétiens syriaques sous les Abbassides, surtout à Bagdad (749-1258), p.89