Retraite spirituelle de Carême: La conversion Fr. Guy Lespinay

25 février 2012 à 10 h 30

9- Excursions

 

Conférence No 1

 

Introduction : La conversion, l’état des lieux

 

La majorité des baptisés aujourd’hui n’ont pas encore fait un choix personnel de leur vocation de Chrétien. Certes, nombreux sont ceux qui le font. Mais c’est un petit pourcentage de la population chrétienne. L’indifférence et l’absence de pratique religieuse règnent dans presque toutes les sociétés évoluées, particulièrement l’Europe et l’Amérique du Nord. Une fois les étapes des sacrements initiaux passées, la réalité du quotidien vient vite changer les choses. Le monde offre à chacun une immense réserve de choix faciles à faire et qui attirent l’imagination, fait rêver. Il faut aujourd’hui un peu de maturité pour arriver à une prise de conscience de ce que c’est qu’être un Chrétien et quelle est la noblesse de cet appel. Les dernières années ont fait basculer une société qui se disait laïque vers une société indifférente au plan religieux. De plus, avec les guerres et la violence, les religions perdent de leur attrait et leur crédibilité.

 

« Au total, une étrange question se pose : ces désillusions, ces pertes de croyance que le XXe siècle aura connues – et même provoquées – ont-elles un point d’aboutissement ? Existe-t-il un « lieu » symbolique, un territoire mental ultime vers lequel convergent ces désillusions ? Pour parler autrement, peut-on dégager, dans cette kyrielle infiniment variée de désaveux et de mises en question, un mouvement général, une interprétation d’ensemble, pour ne pas dire une leçon ? » [1]

 

L’auteur répond de manière positive à cette question. Dieu offre à l’homme la chance de sortir de lui-même pour entrer dans un monde où il peut prendre une distance par rapport à l’esclavage de quotidien sans nuance et sans contrôle de soi. L’inspiration divine tirée de la Révélation est un lieu du « repos » dit l’Écriture. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » [2] Le mot repos revient deux fois.

 

Une libération

 

Ainsi, la loi nouvelle, la loi de Dieu, telle qu’enseigner par Jésus. selon les béatitudes, annonce le vrai bonheur. « Jésus oppose son interprétation libératrice de la loi au légalisme juif, car, en même temps qu’une loi renouvelée, Jésus communique aux hommes la joie du royaume. » [3] Lorsqu’on lit l’Évangile, l’enseignement de Jésus donne l’impression d’être d’une grande simplicité, très humain, et ses actes sèment la joie et suscitent la confiance autour de lui. Le converti qui adhère encore aujourd’hui à la loi nouvelle du Christ ressent de manière très particulière et souvent très forte un sentiment de libération. Parfois c’est un choc diront certains.

 

L’enfant prodigue dans l’Évangile de Luc fait cette expérience. Sa misère le fait réfléchir. Ce qui cause son retour, ce n’est pas la noblesse de retrouver son père par amour. Au contraire ! C’est sa pauvreté. Il est dans la misère et garder des cochons dont la nourriture ne lui est même pas offerte. Il est humilié « Quand il eut tout dépensé, une famine sévère survint en cette contrée et il commença à sentir la privation. » [4] Alors il va vers son Père comme nous devons aller vers Dieu lorsque tout est gâché. « Il partit donc et s’en alla vers son père. » [5] Face à un converti, Dieu est pris de pitié comme le père de l’ingrat qui a tout fait pour perdre son amitié. Le converti, dans la parabole pose un geste. Se convertir ne doit pas être seulement un sentiment, une réponse à l’épreuve où à l’événement. La conversion pour rendre heureux a besoin d’une action qui reste le point de repère et qui s’exprime par un geste. La joie du Père est une réponse au converti qui se tourne vers lui malgré ses erreurs, se rendant compte de son manque de sérieux. De fait, la parabole de l’enfant prodigue montre bien comment le père est heureux de recevoir son fils. Il ne lui fait pas sentir sa culpabilité, au contraire, il pardonne et fait la fête. Le retour rend heureux ce délinquant, surtout il rend heureux son père. C’est une victoire sur le mal. Ce fut le projet de Jésus de vaincre le mal par la miséricorde. L’enfant prodigue se sent pardonné et accueillit par son père.

 

Une personne qui se prend en main et fait des œuvres bonnes est vite réconfortée par le pardon reçu : « C’est l’heure de la persévérance des saints (ceux qui ont persévéré dans la foi) qui gardent les commandements de Dieu et la foi en Jésus, Et j’entendis une voix qui, du ciel, disait : Écris : Heureux dès à présent ceux qui sont morts dans le Seigneur ! Oui, dit l’Esprit, qu’ils se reposent de leurs labeurs, car leurs œuvres les suivent. » [6] Ainsi « Jésus donne le repos à ceux qui viennent à lui ». [7] La conversion mène au repos dans le monde de Dieu et la paix de la conscience. Le regard fixé vers Dieu sort le croyant de ses angoisses, de ses difficultés et le fait entrer, non pas dans un monde d’illusion, mais dans l’univers d’un amour dont la seule condition est de tourner son regard vers son Père des cieux, vers le beau, vers le pardon, vers une nouvelle identité. Celui qui accueille dans la foi la Révélation se voit transformé par la grâce ouvrant à une unité de la personne. Se convertir, c’est renaître de l’Eau et de l’Esprit. Beaucoup connaissent des moments dans leur vie où ils font une rencontre significative du divin, cette rencontre bouleversant leur vie. Ces moments pour certains sont intérieurs et sans éclats. Parfois ils font référence à une expérience religieuse passée et relève d’une succession d’événements mettant en œuvre une sagesse acquise tout au long de la vie. Saint Augustin disait son espérance et sa confiance en Dieu : « Je passerai aussi au-delà de cette puissance qui est en moi, et que l’on nomme mémoire, et j’irai plu outre (je passerai) afin d’arriver jusqu’à vous, qui êtes cette agréable lumière après laquelle mon âme soupire. » [8]

 

Pour beaucoup de gens, dont particulièrement les chrétiens, des bouleversements, tels l’angoisse, les épreuves, les insatisfactions courantes de la vie, la recherche de la vérité, fait découvrir le transcendant. Croire en Jésus et en Dieu devient une alternative à l’isolement et à un manque de repaires. Découvrir le Christ, Faire l’expérience d’expériences très humaines, mais fortes de sens, démasque l’inconnu, l’inédit. Le nouveau testament est fort éclairant sur l’expérience des premiers disciples et des premières communautés chrétiennes. Encore aujourd’hui, l’on voit des conversions de jeunes ou moins jeunes repérant par l’expérience et le contact de témoins crédibles et convaincus la force de l’Esprit Saint les inclinant par leurs exemples à suivre Jésus. Le message évangélique les rejoints et il porte en eux l’enthousiasme des commencements, persévérant dans leurs convictions jusqu’au bout. « Celui qui s’intéresse à la conversion religieuse doit nécessairement interroger ses propres représentations et prendre garde de ne pas les confondre avec la réalité, plus fuyante et souvent moins théâtrale, qu’il envisage. Car la conversion, avant d’être un processus analysable, est un stéréotype collant, qui risque toujours d’interférer dans l’analyse, la parasiter et, le cas échéant, l’entraver. » [9] Cette mise en garde est nécessaire, mais elle ne doit pas tuer l’enthousiasme des premiers mouvements de la grâce. Le Père de l’enfant prodigue en est conscient et accueille le retour de son fils sans condition, ne voyant que le positif dans ce retour inattendu. Il est dans la joie, les bras ouverts, le pressant contre lui.

 

 

Les questions de l’homme

 

Le monde actuel se prête plus ou moins à la rencontre de Dieu. De plus en plus l’homme se suffit à lui-même. La longévité progresse et la mort vient à une moins courte échéance. La souffrance est souvent cachée et les États ont pris des mesures louables pour garantir plus de sécurité, des soins qui prolongent la vie, l’éducation pour tous, la liberté par une prise en charge de son avenir par chacun. La science s’est développée à un tel point que l’homme domine de plus en plus la gestion de la terre et des sociétés. Les sciences et la technologie ont progressé procurant à l’homme une multitude de choses pour son bien-être et son plaisir. Le confort prend de plus en plus de place dans les motivations. L’homme vit la modernité, basé sur le concept que la raison suffit pour gérer la vie des citoyens. La modernité, malgré ses failles, a apporté beaucoup aux bonheurs des êtres humains. L’Église y a contribué, malgré ses réticences, à cette montée de la modernité. Car la raison peut trop objectiver les choses pour que la foi naisse ou subsiste dans les cœurs, mais cette raison doit être aussi une valeur importante dans un développement éthique commun pour tous.

 

Que faisons-nous sur terre. ? D’où vient l’homme ? Où le monde va-t-il ? Quelle est sa raison d’être ? La vie a-t-elle un sens à part les satisfactions et les plaisirs. « Le monde actuel apparaît à la fois comme puissant et faible, capable du meilleur et du pire ; le chemin qui s’ouvre devant lui est celui de la liberté ou de la servitude, du progrès ou de la régression, de la fraternité ou de la haine. » [10] L’homme aspire à mieux. Toute sa vie il désire vivre intensément sa vie. Plein de projet, il avance souvent aveuglément, mais il avance.

 

Jésus est venue répondre à ce désir de salut où la vie a un sens et l’avenir une espérance. « Toute l’organisation de l’Église a été conçue en Occident pour répondre à la demande de vie éternelle des hommes qui l’espéraient, tant la vie terrestre leur semblait bornée : il fallait bien, se disaient-ils, qu’il y ait un au-delà pour compenser la vallée de larmes de la vie d’ici-bas. » [11] Cette réalité n’est pas une invention de l’Église, mais une suite à donner à l’espérance qui habitait Jésus et qu’il a voulu communiquer aux hommes. Jésus parle très souvent de la vie éternelle. Il parle aussi de son retour. Il fait souvent la distinction entre la mort humaine et la mort de l’âme par le péché. Il fait des miracles pour que l’homme croit, non seulement en lui, mais aussi à une vie après la mort : Lazare dit Jésus « dort ». Il se rend auprès de lui et redonne un sens au sommeil de Lazare. Lazare revit pour que le monde ait la foi et espère en la vie. Arrivée chez le chef de la synagogue, nommé Jaïre, après lui avoir suggéré de croire et de ne pas craindre, Jésus voyant qu’on disait que l’enfant était mort leur dit : « L’enfant n’est pas morte : elle dort. » Jésus vient réveiller les corps et les âmes. Certaines, dans ces deux cas, ils mourront un jour. Retenons plutôt, que Jésus ne proclame pas qu’il peut nous faire vivre éternellement sur cette terre, mais bien qu’il puisse nous réveiller, donner un sens à notre vie, nous rendre heureux, jusqu’au moment où la nature suivra son cours. Nous l’espérons, ce moment sera une rencontre bienfaisante avec Celui que nous aurons cherché pendant toute notre vie.

C’est au moment où l’homme prend conscience de son péché, de sa misère, de sa petitesse que le désir de parvenir au « Règne » de Dieu prend racine. L’homme change de conduite. La conversion devient une adhésion au Christ par la foi, car c’est lui qui fait connaître le Père et ouvre à une vraie relation avec Lui. Un croyant reconnaît comme Sauveur Jésus-Christ. Saint Augustin a vécu cette expérience d’hésitation face à la religion. Il arrive à croire après une vie désordonnée ou dissolue qui le menait nulle part : Il change de conduite et fait la découverte de Dieu, de Jésus-Christ. Il reconnaît le Fils de Dieu comme Sauveur. « Que je vous cherche donc, Seigneur, en vous invoquant et que je vous invoque en croyant en vous. Car vous nous avez été prêché. Elle vous invoque, Seigneur, la foi que vous m’avez donnée, la foi que vous m’avez inspirée par l’humanité de votre fils, par le ministère de celui qui vous prêche. » (Probablement par le ministère de saint Ambroise) [12]

 

Saint Léon le Grand disait :

 

« Mes bien-aimés, il nous faut donc rendre grâce à Dieu le Père, par son Fils, dans l’Esprit Saint ; avec la grande miséricorde dont il nous a aimés, il nous a pris en pitié, et alors que nous étions morts par suite de nos fautes, il nous a fait revivre avec le Christ pour que nous soyons en lui une nouvelle création, une nouvelle œuvre de ses mains.

 

Rejetons donc l’homme ancien avec ses agissements, et puisque nous sommes admis à participer à la naissance du Christ, renonçons à notre conduite charnelle.

Chrétien, prends conscience de ta dignité. Puisque tu participes maintenant à la nature divine, ne dégénère pas en revenant à la déchéance de ta vie passée. Rappelle-toi à quel chef tu appartiens, et de quel corps tu es membre. Souviens-toi que tu as été arraché au pouvoir des ténèbres pour être transféré dans la lumière et le royaume de Dieu. Par le sacrement de baptême, tu es devenu temple du Saint-Esprit. Garde-toi de mettre en fuite un hôte si noble par tes actions mauvaises, et de retomber ainsi dans l’esclavage du démon, car tu as été racheté par le sang du Christ. » [13]

 

La conversion est un chemin, un renversement

 

Notons que toute conversion n’est pas nécessairement une conversion à Dieu. On peut se convertir à une secte, à une idée politique, à un point de vue qui semble pour nous logique, à un groupe de gens réunis pour une même cause ou un même projet, aux perspectives d’une entreprise, etc. Ici, pendant cette retraite, nous parlons fondamentalement d’une conversion religieuse. Être en chemin de conversion « C’est l’attitude de l’homme qui s’ordonne délibérément à Dieu. » [14] Pour se faire, il faut changer de route, il faut rebrousser chemin pour prendre une autre voie. Il faut saisir un enjeu qui vient de l’intérieur de soi, influencer par une lecture, des témoins, un événement.

 

Pour se tourner vers Dieu et comprendre le projet de Jésus, il faut prendre conscience que le mal existe chez les autres, mais surtout chez soi. Ne pas laisser de côté ce qui est mauvais est nuisible à la relation à Dieu et à la découverte de la vérité. Le péché voile la vérité. La conversion vient d’un appel à entrer en communion et en dialogue avec Dieu. Nous sommes pécheurs. Pour l’Ancien Testament, l’homme est coupable et la faute vient d’une descendance. À l’origine de l’homme, il y a le mal. « Voici, dans la faute j’ai été enfanté et, dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère. » dit le psaume 51. [15] La sagesse et l’expérience font voir la vérité sur soi. « Voici, tu aimes la vérité dans les ténèbres, dans ma nuit, tu me fais connaître la sagesse. » [16]

 

L’Épître aux Romains reprend toute la thématique de la faute de l’homme à son origine. Par l’homme est entré le mal dans le monde et ce mal conduit à la mort. C’est la mort du discernement et de l’usage de la conscience, de la foi en Dieu. C’est la mort de Dieu en soi. C’est un mal qui peut atteindre tous les hommes. Mais Dieu accorde un don de grâce. Jésus sauve de cette aberration qu’est le péché. « Le don de grâce aboutit à la justification. » « mais là ou le péché a proliféré, la grâce a surabondé, afin que, comme le péché avait régné pour la mort, ainsi, par la justice, la grâce règne pour la vie éternelle par Jésus Christ notre Seigneur. » [17]


[1] Guillebaud, Jean-Claude Guillebaud, La force de conviction, À quoi pouvons-nous croire ? Éditions du seuil, 2005, page 87-88.

[2] Mt 11, 28-30.

[3] Idem, note f, TOB.

[4] Lc 15, 14.

[5] Lc 15, 20.

[6] Ap 14, 12-13.

[7] Dictionnaire du Nouveau Testament, Xavier Léon Dufour, Éditions du Seuil, 1975, page 465.

[8] Saint Augustin, Confessions, Livre X, Traduction d’Arnauld d’Andilly, Collection folio classique, Éditions Gallimard, 1993, p. 50.

[9] Emmanuel Godo, La conversion religieuse, Éditions Imago,Paris, 2000, Introduction, p. 9.

[10] Actes du II Concile du Vatican, L’Église dans le monde de ce temps.

[11] Le Gendre, Olivier, L’espérance du cardinal, Éditions Jean-Claude Lattès, 2011, p. 181.

[12] Saint Augustin, Les confessions, GF-Flammarion, 1964, livre premier, chapitre I, p. 15.

[13] S. Léon le Grand

[14] Vocabulaire de théologie biblique, Cerf, Paris, 1995, p. 947.

[15] Ps 51, 7.

[16] Ps 51, 8.

[17] Rm 5, 12-21.

 

 

Conférence NoLa conversion, un renversement

 

L’expérience d’Augustin

Nous acceptons facilement le mal. Nous sommes des êtres passionnés. La conversion suppose donc que l’homme se reconnaît pécheur. Cette conversion devrait nous amener à une attitude pénitente et à une contrition tout au long de notre vie. Mais cela demande de l’humilité. « La conversion est un arrachement. » [1] Un bon discernement sur les événements peut faire réfléchir sur la condition de l’homme. L’homme qui accepte d’ordonner sa vie sur Dieu est l’homme qui dans la foi reconnaît qu’il est pécheur. C’est l’homme qui cherche vraiment Dieu : « C’est ainsi que parle le Seigneur à la maison d’Israël : Cherchez-moi et vous vivrez. » [2] Car « c’est maintenant qu’il faut chercher le Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne répandre sur nous la justice. » [3] En cherchant à connaître mieux les volontés du Seigneur, l’homme trouve sens à sa vie et sait ainsi que Dieu répandra en lui le salut. Son enseignement divin transforme les cœurs. « Toute sagesse vient du Seigneur, elle est près de lui à jamais. Le sable de la mer, les gouttes de la pluie, les jours de l’éternité, qui peut les dénombrer ? La hauteur du ciel, l’étendue de la terre, la profondeur de l’abîme, qui peut les explorer ? Mais avant toutes choses fut créée la Sagesse. » [4]

On commence à parler d’un plan intelligent qui aurait été à l’origine de la création. Il y a certainement un ordre des choses dans la création et on le voit par l’étude des sciences. Mais il y a à la source de toute création cette sagesse divine que l’on ne peut expliquer humainement et dont la foi rend compte. La foi est un mélange de raison et d’intuition. Cette sagesse conduit l’homme à une meilleure compréhension de lui-même lorsqu’il se donne la peine de la scruter dans la Révélation, l’Écriture sainte, dans la prière, se laissant envahir par l’œuvre de l’Esprit Saint toujours présent en chacun. La première sagesse est de croire en la Sagesse divine qui dépasse la nôtre. L’homme qui veut faire son salut cherche la face du Seigneur. Il cherche la vérité :

« Je m’en irai, je retournerai chez moi, jusqu’à ce qu’ils s’avouent coupables et qu’ils recherchent ma face. Dans leur détresse, ils se mettront en quête de moi. » [5] « Telle est la race de ceux qui le cherchent, qui recherchent ta face : c’est Jacob ! » [6] « Je pense à ta parole : “Cherchez ma face ! Je cherche ta face, Seigneur. Ne me cache pas ta face ! N’écarte pas avec colère ton serviteur ! Toi qui m’as secouru, ne me quitte pas, ne m’abandonne pas, Dieu de mon salut. Père et mère m’ont abandonné, le Seigneur me recueille.” » [7]

 

Saint Augustin s’est converti en scrutant son passé et au rôle que les circonstances de sa vie ont pu jouer dans sa recherche de Dieu, sa recherche de vérité. Plus tard il fait son autobiographie religieuse et humaine. C’est l’histoire de son âme. Il s’intéresse d’abord à la raison, puis à la recherche d’idéal. Il analyse les troubles, les questionnements, les angoisses existentielles qu’il a pu vivre. Augustin mûrit et il compare son état d’enfant, d’adolescent, avec ce qu’il est devenu. Dieu devient le témoin de la vie passée d’Augustin. À dix-neuf ans, Augustin s’était converti au Manichéisme. Il a cru avoir trouvé une réponse à la question du mal dans le monde. Il écrit « Je tournais le dos à la vérité, et me figurais aller vers elle, parce que je ne savais pas que le mal n’est que la privation du bien, privation dont le dernier terme est le néant. » [8]

Augustin a cherché dans la philosophie une réponse, mais ce n’est qu’à la rencontre d’un témoin de la foi : Ambroise, qu’il avance de sa réflexion et se tourne vraiment vers Dieu. Il en va ainsi de la plupart des conversions. Le converti analyse son passé, puis regrette, tout en reconnaissant ce qui a été bien durant son parcours, les failles qui ont pu l’amener à découvrir la vérité. La psychologie joue un rôle dans la conversion. La vie est n’est-elle pas une école et ainsi rapproche de l’essentiel. Augustin doit laisser certaines attaches, dont celle d’une femme pour aller plus loin dans sa démarche. Il faut laisser quelque chose pour arriver à autre chose. On ne peut tout embrasser en même. Il faut prendre des moyens pour arriver là où l’on trouvera un sens à sa vie.

La repentance

Que signifie se convertir alors ? Le mot grec « opistrophè » signifie « action de se tourner vers ». Dans les Actes des Apôtres on trouve un récit de Paul qui raconte la conversion des païens : « L’Église d’Antioche pourvut à leur voyage. Passant par la Phénicie et la Samarie, ils y racontaient la conversion des nations païennes et procuraient ainsi une grande joie à tous les frères. » [9] La conversion est une expérience qui procure donc une grande joie dans l’Église. Et au verset suivant, arrivé à Jérusalem, mettant leurs hôtes au courant, on exprime la raison de cette conversion et de cette joie comme étant « tout ce que Dieu avait réalisé avec eux. » [10] Dieu est donc à l’origine de ce mouvement de conversion chez l’individu. Plus loin, Paul dira devant le roi Agrippa, racontant sa propre conversion :

 

« Dès lors, roi Agrippa, je n’ai pas résisté à cette vision céleste. Bien au contraire, aux gens de Damas d’abord, et de Jérusalem, dans tout le territoire de la Judée, puis aux nations païennes, j’ai annoncé qu’ils avaient à se convertir et à se tourner vers Dieu, en vivant d’une manière qui réponde à cette conversion. » [11]

 

Pendant toute sa vie de missionnaire, Paul a prêché la repentance et la conversion et l’on trouve la même approche dans le discours de Pierre lorsque lors d’une catéchèse donnée au portique de Salomon, le parvis des païens.

 

« Convertissez-vous donc et revenez à Dieu, afin que vos péchés soient effacés : ainsi viendront les moments de fraîcheur accordés par le Seigneur, quand il enverra le Christ qui vous est destiné, Jésus que le ciel doit accueillir jusqu’aux temps du rétablissement de tout ce dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes d’autrefois. » [12]

Se convertir est donc se repentir pour jouir des « fraîcheurs accordées par le Seigneur ». La joie est le résultat d’un changement d’attitude et procure un bonheur déjà ici-bas. Ces cadeaux du Seigneur sont réservés aux convertis dès maintenant. C’est ainsi que parlait Paul au Thessaloniciens : « Vous vous êtes convertis à Dieu, en abandonnant les idoles pour servir le Dieu vivant et vrai et pour attendre des cieux son Fils » [13] La conversion naît donc d’une espérance accompagnée d’un désir. Nous ne sommes pas seulement au niveau moral où l’on agit parce que la loi oblige ou par un sens éthique produit par une certaine déception, mais au contraire en se tournant vers Dieu pour accueillir ses faveurs et son amour. « Quand je vous cherche, mon Dieu, je cherche la vie bienheureuse, et je vous chercherai afin que mon âme vive, puisque c’est de vous que mon âme tire sa vie, comme c’est de mon âme que mon corps tire la sienne. » [14] Pour Augustin, la barre est plus haute qu’un simple regret.

 

Une rupture

La conversion implique une rupture : une rupture avec des idées, des comportements, avec un entourage, des personnes, parfois même avec une culture où, à tout le moins, avec des éléments de celle-ci. La conversion implique ainsi un changement. Nous nous y attarderons dans la prochaine conférence. Mais cette rupture n’est pas instantanée. C’est en tout cas l’opinion d’Augustin. Augustin parle aussi de tyrannie de l’habitude. L’habitude peut être une drogue. « La conversion pour Augustin a été un processus très étalé dans le temps. » [15] Il en va de même pour toute vie morale aujourd’hui et au cours des siècles passés. L’homme est toujours en devenir, en processus de développement. On se perfectionne tant au plan humain qu’au plan religieux et spirituel sur une longue période de sa vie. Il y a comme des échelons du perfectionnement de la vie chrétienne. On passe de l’un à l’autre, avec des avancés et des reculs. La vie n’est jamais qu’une réussite. Il y a des échecs. Un exemple typique de cela me vient d’une biographie de Jackie Kennedy, l’épouse du président des États-Unis, puis ensuite d’Onassis, son deuxième mari, au commencement des années soixante, où celui-ci vit un échec dans son mariage avec elle, puis meurt d’une atroce maladie. Il y a des succès comme des coups manqués. Ces deux mariages furent des échecs. Pourtant, à la fin de sa vie, elle retrouve certaines valeurs chrétiennes. Elle vit une conversion dont on peut être surpris après tant de coups manqués dans sa vie. Nous parlerons dans la dernière conférence d’un temps favorable où le chrétien prend le temps de discerner là où il en est et les efforts qui restent à faire pour parvenir au vrai bonheur et à la sainteté. Si la conversion peut être en apparence comme un choc, elle n’est efficace que lorsqu’elle a des effets dans la durée.

 

Une bonne nouvelle

 

Il faut entendre le mot « convertir » donc dans le sens de l’homme se tournant vers Dieu, éclairé de plusieurs façons. Pour le chrétien, se convertir, c’est passer d’une croyance considérée comme fausse à une vérité que l’on nomme la Bonne Nouvelle, l’Évangile de Dieu : « le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’évangile. » [16] Un jour ou l’autre, on parvient à son chemin de « Damas » où l’appel se fait sentir et l’homme se laisse éclairer par l’œuvre de l’Esprit saint en lui. La conversion est d’abord le résultat d’une recherche de vérité par le pécheur. Il est conduit à la foi, reconnaissant son ignorance et ses limites. Ce changement n’est pas magique et s’oriente vers un projet de vie.

 

C’est parfois un changement de religion, d’adhésion à un groupe, même parfois à une secte religieuse. Toutefois, pour le chrétien, la conversion mène à un changement d’attitude et de conduite sous le régime de la grâce. Les pécheurs que nous sommes prennent pleine conscience de leurs péchés, de leur misère, de leur petitesse et ils veulent parvenir au « Règne » que Dieu leur offre. Pour cela il faut passer par la porte d’une certaine humilité. La conversion chrétienne établit l’homme dans un rapprochement au Christ. Il le reconnaît comme Sauveur. « Que je vous cherche donc, Seigneur, en vous invoquant et que je vous invoque en croyant en vous. Car vous nous avez été prêché. Elle vous invoque, Seigneur, la foi que vous m‘avez donnée, la foi que vous m’avez inspirée par l’humanité de votre Fils, par le ministère de celui qui vous prêche. » [17] Le converti découvre à la lumière du Christ qu’il peut sortir de la nuit, des ténèbres, pour entrer dans un univers nouveau, une trajectoire qui lui sera personnelle, selon sa sensibilité, son caractère, sa personnalité, son savoir faire, surtout son humilité et sa bonne volonté. Chacun trouvera son chemin dans des circonstances diverses, répondant aux appels intérieurs qu’il ressent, doublé de témoignages qui l’inspirent et de questionnements qui se manifestent en lui. Le point central et commun sera toujours Dieu et une amitié avec Jésus, sa personne, son enseignement. Une amitié qui ne vient pas soudainement, mais qui au cours du temps prend racine dans le cœur du converti. Le converti entre dans la liberté qui implique de devenir responsable de lui-même.

 

La conversion chrétienne vient aussi d’un désir profond de donner un sens à sa vie. Le chemin de Jean Vanier a été sa rencontre avec les handicapés. Olivier le Gendre, lui même un converti remarque : « J’ai cru comprendre aussi que sa découverte ne s’arrêta pas là puisqu’il se mit à voir que c’était la partie faible en lui-même qui l’évangélisait le plus, et non sa culture ou sa renommée. » « Il découvre alors que, croyant aider à sens unique, il s’enrichit au contact de ses nouveaux compagnons. Ceux-ci, des vrais pauvres, sont obligés d’aller à l’essentiel. Quand vous avez très peu de moyens de vous exprimer, vous concentrez votre énergie et vos faibles capacités vers ce qui vous importe le plus, vous êtes confronté à la nudité. » [18] Jean Vanier a découvert sa propre nudité en découvrant la nudité des handicapés. Pour d’autres, la conversion sera motivée par autre chose. Cette autre chose est particulière à chacun.

 

La conversion n’est pas une évasion. « La conversion ne soumet plus l’homme à un ordre collectif qu’il n’aurait qu’à reproduire, elle lui donne au contraire une existence et un poids nouveaux par le mandat qu’elle lui confie de rompre avec le faux. […] En tant que relation vivante avec l’initiateur de l’histoire, elle l’appelle à la responsabilité. » [19] C’est ainsi qu’on devient un chrétien en tant qu’un homme vrai et équilibré.

 

« C’est l’attitude de l’homme qui s’ordonne délibérément à Dieu. » [20] Pour faire cela, il faut changer de route, il faut rebrousser chemin et prendre une autre voie. Il faut laisser de côté ce qui est mauvais et nuisible à la relation à Dieu et à la découverte de la Vérité. Le péché voile la vérité. La conversion vient d’un appel à entrer en communion avec Dieu lui qui est la vérité et la vie. « C’est par Jésus que l’homme découvre cette Vérité qui conduit à la vraie vie. « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père sinon par moi. » [21]

 

Nous sommes pécheurs. Pour l’Ancien Testament, l’homme est coupable et la faute vient d’une descendance. À l’origine de l’homme, il y a le mal. « Voici, dans la faute j’ai été enfanté et, dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère. » [22] La sagesse et l’expérience font voir la vérité sur nous-même. « Voici, tu aimes la vérité dans les ténèbres, dans ma nuit, tu me fais connaître la sagesse. » [23]

L’Épître aux Romains reprend toute la thématique de la faute de l’homme à son origine. Par l’homme est entré le mal dans le monde et ce mal conduit à la mort. C’est un mal qui atteint tous les humains. Mais Dieu accorde sa grâce. Jésus sauve de cette aberration qu’est le péché. « le don de grâce aboutit à la justification. » [24] « mais là ou le péché a proliféré, la grâce a surabondé, afin que, comme le péché avait régné pour la mort, ainsi, par la justice, la grâce règne pour la vie éternelle par Jésus Christ notre Seigneur. » [25]

 

L’être humain est passionné et accepte facilement le mal. Pour Augustin, la conversion se joue sur deux plans : le surnaturel et le comportement moral. Un regard vers Dieu implique naturellement un regard sur soi. La conversion suppose donc que l’homme se reconnaît pécheur. Il prend conscience de sa faiblesse. Dans certaines traditions religieuses on trouve l’habitude de l’examen de conscience qui permet d’évaluer au jour le jour les progrès et les reculs. Cet examen régulier est mis en valeur dans la spiritualité ignacienne. Elle existait au commencement des Complies chez les Dominicains. Repasser son agir devrait amener à une attitude pénitente et à une contrition. Cela exige l’humilité. Un bon discernement peut faire réfléchir sur sa condition de pécheur. Celui qui accepte d’ordonner sa vie sur Dieu est l’homme qui, dans la foi, reconnaît son péché. Il cherche la Vie : « C’est ainsi que parle le Seigneur à la maison d’Israël : Cherchez-moi et vous vivrez. » [26] « c’est maintenant qu’il faut chercher le Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne répandre sur nous la justice. » [27] En cherchant à connaître mieux les volontés du Seigneur, on trouve un sens à sa vie et l’on découvre que Dieu vient répandre le salut. Sa révélation transforme les cœurs.

 

La conversion évangélique est donc un renversement. La perspective change. Le baptême donne une identité nouvelle à celui où celle qui y adhère. Un jour où l’autre, le chrétien doit assumer ce qui a peut-être été assumé par ses parents, et qui est tombé dans l’oubli ou l’indifférence. On peut avoir perdu la conscience de sa nouvelle identité : « Le baptisé reçoit une identité nouvelle. Son rapport à l’ordre normatif de la culture est transformé : non pas que celui-ci soit mauvais ou inutile, mais parce que sa prétention à régler le comportement de Dieu et mesurer la valeur de l’homme est aliénante. » [28] Le chrétien converti entre dans une relation nouvelle avec Dieu, le Père, qui aime tous les hommes et particulièrement les pauvres et les plus démunis, tant au plan matériel qu’au plan psychologique ou intellectuel. La foi et le raisonnement deviennent des alliés plus que des antinomies.

 

 


[1] La conversion religieuse, Sous la direction d’Emmanuel Godo, Centre National du Livre, Édition Imago, 2000, p. 11.

[2] Am 5, 4

[3] Os 10, 12.

[4] Si 1, 1.

[5] Os 5, 15.

[6] Ps 24, 6.

[7] Ps 27, 8-10.

[8] Saint Augustin, Confessions, chapitre III, 7, 12. Traduction de P. Labriolle.

[9] Ac 15, 3.

[10] Ac 15, 4.

[11] Ac 26, 20.

[12] Ac 3, 19.

[13] 1 Th 1, 9-10.

[14] Saint Augustin, op. cit., p. 53.

[15] La conversion religieuse, Ibid., p. 47.

[16] Mc 1, 15.

[17] Saint Augustin, Les Confessions, GF-Flammarion, 1964, livre premier, chapitre I, p. 15.

[18] Guillebaud, Jean-Claude Guillebaud, La force de conviction, À quoi pouvons-nous croire ? Éditions du seuil, 2005, p. 230.

[19] La conversion religieuse, op. cit., p. 21.

[20] Vocabulaire de théologie biblique, Cerf, Paris, 1995, p. 947.

[21] Jn 8, 16.

[22] Ps 51, 7.

[23] Ps 51,  8.

[24] Rm 5, 16.

[25] Rm 5, 20b-21.

[26] Am 5, 4.

[27] Os 10, 12.

[28] La conversion relgieuse, op. cit., p. 23.

 

 

Conférence NoConversion et salut


L’homme devant Dieu.

 

L’homme qui veut faire son salut cherche la face du Seigneur : « As-tu vu comme Akhab s’est humilié devant moi ? Parce qu’il s’est humilié devant moi, je ne ferai pas venir le malheur durant ses jours ; c’est durant les jours de son fils que je verrai venir un malheur sur sa maison. » [1] Le mal est un état qui se répercute sur la société en général et sur les générations à venir. L’homme qui ne tourne pas son cœur vers Dieu devient facilement victime du mal qui l’entoure et encourage la propagation du mal. Il opte alors pour les mauvaises actions qui conduisent au malheur pour lui-même et tous les autres. De plus, il laissera sa progéniture héritière de son mauvais exemple. Mais au contraire, ceux ou celles qui tournent leur cœur vers Dieu donnent suite aux appels à la réconciliation et change l’orientation de leur vie ainsi que les générations qui les suivront. Le mal entraîne le mal, le bien entraîne le bien.

 

La bible comprend plusieurs manières de se convertir. Un renversement est signifié par Jésus lorsqu’il dit que devant Dieu « les premiers seront les derniers » [2] Ce ne sont pas les justes qui sont appelés et pour lesquels Jésus est venu. Ceux-ci sont assurés de la bienveillance de Dieu par leur conduite et Jésus leur fait souvent des promesses pour la vie éternelle. La mission de Jésus s’adresse plus particulièrement aux pécheurs et celle ou celui qui veut être sauvé. « Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » [3] Dans les Béatitudes, Jésus présentent certaines contradictions par rapport au Royaume qu’il désire pour nous : Heureux les âmes qui ont l’esprit des pauvres, heureux les doux, les violents ne posséderont pas la terre, les affligés sont consolés, les affamés et les assoiffés verront la justice et seront rassasiés, les miséricordieux seront pardonnés, les cœurs purs verront Dieu, les artisans de paix sont des fils de Dieu et seront proche de lui, les persécutés auront le Royaume promis. Être persécutés ouvre sur une récompense ici-bas mais surtout dans les cieux. Pour comprendre cela, il faut l’humilité.

 

« Tu as bien entendu ces paroles, puisque ton cœur s’est laissé toucher, que tu t’es humilié devant le Seigneur quand tu as entendu ce que j’ai dit contre ce lieu et ses habitants — ce lieu deviendra un endroit désolé et maudit — et puisque tu as déchiré tes vêtements et que tu as pleuré devant moi ; eh bien, moi aussi j’ai entendu — oracle du Seigneur — ; à cause de cela, je vais te réunir à tes pères ; tu leur seras réuni en paix dans la tombe et tes yeux ne verront rien du malheur que je vais amener sur ce lieu. » [4]

 

Le converti n’est pas toujours celui qu’on pense. Il est celui qui s’humilie et se fait pardonner. Il n’est pas celui qui observe la loi, mais plutôt celui qui fait confiance en la miséricorde de Dieu. Comme l’enfant prodigue, le pécheur se sait accueilli. C’est la fête qui l’attend. Si le converti se laisse définir par une norme, il risque le malheur et un manque de confiance en lui-même : Les justes sont déjà bénis de Dieu. On n’est pas au niveau d’un développement de compétence ni à l’esclavage d’une soumission à la loi. Mais si le converti ou le pécheur : « À l’inverse, s’il renonce à la perfection imaginaire qui consacre la toute puissance de la loi, il peut accueillir une autre mode d’existence, sous le signe de la gratuité et de l’absence de prétention : sa dette est impossible à rembourser, seul le pardon fait vivre. » [5]

Une réconciliation

 

En commettant le mal, et nous le faisons, même si ce n’est plus ou moins grave selon les circonstances, tous nous avons besoin de faire ce retour en arrière pour reprendre la route. Le sacrement de réconciliation en honneur autrefois, a perdu de sa légitimité depuis Vatican II. Les causes sont variées. Le prêtre jouait un rôle important dans la communauté chrétienne et jouissait de la confiance des fidèles. La désaffection des fidèles en faveur de ce sacrement a plusieurs causes. La première cause est celle du prêtre qui face à face au pénitent intimide plusieurs or qu’autrefois, les confessionnaux permettaient une certaine discrétion. Ce fut la première cause. Une deuxième cause a été le refus de favoriser une absolution collective hors d’un danger de mort. Les célébrations de réconciliation, du moins en Amérique, avaient ramené plusieurs fidèles à fréquenter une ou deux fois l’an les célébrations dites communautaires où le fidèle n’avait pas à rendre compte de ses fautes à au prêtre pour recevoir l’absolution. De plus, ces célébrations avaient permis aux prêtres de se rendre plus disponibles à ceux qui tenaient à le rencontrer hors de ces célébrations, la charge de travail étant devenue extrêmement difficile à accomplir.

 

Le recours à la confession aux prêtres à mon avis passe par une approche plus discrète pour ceux et celles qui sont intimidées par la révélation de leur intimité. Un retour au confessionnel est peut-être envisageable si les fidèles sont reçus dans des conditions qui ne causent pas de gênes. De toute manière, pour les péchés non sérieux, l’absolution au commencement de l’Eucharistie suffit pour le pardon des fautes. Seuls les péchés sérieux doivent être pardonnés par un signe sensible dispensé par l’Église. La poursuite personnelle de la conversion dans la durée, il me semble, peut être aidé par ce sacrement qui demande une préparation, puis une démarche sensible afin de recourir aux grâces que Dieu offre à travers le ministère de ses ministres. Et cela vaut bien des thérapies par des psychologues, sans toutefois négliger l’importance d’une démarche thérapeutique lors de circonstances difficiles. Ce n’est pas la fréquence de la confession qui importe, mais l’occasion, à échéances selon les besoins de chacun, pour s’aider dans une rencontre significative avec Dieu afin de se manifester à Lui dans une démarche de contrition et de pardon. Le sacrement de réconciliation donne accès à une rencontre avec Dieu comportant non seulement le pardon mais aussi une consolation.

L’homme fixe son cœur sur Lui.

 

« Samuel dit alors à toute la maison d’Israël : “Si c’est de tout votre cœur que vous revenez au Seigneur, écartez de chez vous les dieux de l’étranger et les Astartés ; dirigez votre cœur vers le Seigneur, ne servez que lui seul, et il vous arrache de la main des Philistins.” » [6] Tant le péché individuel que le péché collectif engage l’homme. Nous sommes solidaires du péché de nos frères, même sans le vouloir. Sans nous en rendre compte nous sommes responsables de la dignité des autres. L’égoïsme individuel n’est pas le seul péché. Il y a un certain égoïsme communautaire, un orgueil commun et réconfortant, qui détruit le témoignage de charité que le Chrétien doit donner. Et que dire de nos silences coupables qui laissent voir un manque de courage face au mal que nous voyons autour de soi. Cela révèle parfois une certaine indifférence en regard des valeurs proposées par le christianisme et surtout l’Évangile.

 

On a besoin d’implorer le pardon divin. On a besoin de nous pardonner les uns les autres. C’est la voie qui peut amener collectivement vers un état réaliste de nos capacités et nous ouvrir sur l’avenir. La conversion passe par cette sagesse humaine qui sait reconnaître, avec réalisme, le péché et ses limites. Il faut se convertir personnellement, mais il faut aussi, comme le peuple d’Israël, se convertir collectivement. L’homme ne possède pas la vérité et les religions ne la possèdent pas non plus. Les chrétiens ne possèdent pas la vérité. « Parce que beaucoup de nos contemporains s’exaspèrent de la prétention d’un grand nombre de clercs à déclarer détenir la vérité au nom de Dieu. » Le danger du cléricalisme est de concevoir le ministère comme un pouvoir. « La vérité est en Dieu et pas en l’homme. [7]


Les Prophètes invitent à la conversion

 

Les prophètes invitent à la confession des fautes. « David dit alors à Natan : “J’ai péché contre le Seigneur.” Natan dit à David : “Le Seigneur, de son côté a passé sur ton péché. Tu ne mourras pas. Mais puisque, dans cette affaire, tu as gravement outragé le Seigneur — ou plutôt, ses ennemis -, le fils qui t’est né, lui, mourra.” » [8] Car le péché a des conséquences. Natan interpelle David et lui demande de faire pénitence s’il veut éviter le châtiment divin. [9] Alors David change d’attitude. Il a recours à Dieu car il veut sauver son fils. Il jeûne, il couche par terre. Il refuse la nourriture qu’on lui offre. Le septième jour, l’enfant meurt. Après la mort de l’enfant il entre dans la Maison du Seigneur et se prosterne. David a été puni de son péché. Mais David aura un autre enfant. Sa contrition change son attitude car Yahweh abandonne celui qui ne se convertit pas. D’où vient cette contrition si ce n’est de sa souffrance ?

 

La conversion implique la rectification de sa conduite. Mais cette conversion va plus loin qu’une visée extérieure du comportement. Osée insiste sur le caractère intérieur de la conversion. Il présente le retour du Seigneur comme une grâce pour l’homme.

 

Dieu promet la guérison et s’engage à l aimer avec générosité. « Je les guérirai de leur apostasie, je les aimerai avec générosité : ma colère s’est détournée de lui, je serai pour Israël comme la rosée, il fleurira comme le lis et il enfoncera ses racines comme la forêt du Liban, ses rejetons s’étendront, sa splendeur sera comme celle de l’olivier et son parfum comme celui du Liban, ils reviendront, ceux qui habitaient à son ombre, ils feront revivre le blé, il fleuriront comme la vigne et on en parlera comme du vin du Liban. [… ]Qui est assez sage pour discerner ces choses et assez intelligent pour les connaître ? Oui, les chemins du Seigneur sont droits et les justes y marcheront, mais les rebelles y trébucheront. » [10]

 

On oppose ici les pratiques cultuelles à une attitude de componction face au péché. La conversion produit des fruits en abondance. La confession de foi montre le chemin parcouru du pécheur mais aussi la guérison et le bonheur offert par Dieu. Le pécheur revient dans l’amitié de son créateur et sauveur. Il reprend confiance. Dieu montre sa tendresse envers le pauvre ou le délaissé qui s’exprime avec humilité, reconnaissant sa faute. Dieu accueille celui qui se soumet aux lois du Seigneur. L’homme d’aujourd’hui admire de nouvelles idoles. Des exemples : le foot ou le hockey, les artistes préférées, les hommes ou les femmes en politique où qui possède le pouvoir et savent manipuler les gens, l’hédonisme, et combien d’autres qui déterminent notre admiration. Dieu attend qu’on s’en détourne pour être transformé de l’intérieur.

« Qu’ils se retournent d’eux-mêmes, qu’ils vous cherchent, et voici que vous êtes dans leur cœur, dans le cœur de ceux qui se confessent à vous, se jettent dans vos bras et pleurent dans votre sein, après tant de rudes chemins parcourus. Et vous, avec douceur vous essuyez leurs larmes ; elles redoublent, mais ils sont heureux de pleurer, car c’est vous, Seigneur, et non pas un homme de chair et de sang. C’est vous, Seigneur, vous leur Créateur, qui les créez une seconde fois et les consolez. » [11]

 

Les idoles ne manquent pas à notre culture moderne. Nos acteurs de cinéma préférés, nos politiciens et les idéologies que cela peut comporter, les sports, enfin toutes les formes d’hédonisme, la valorisation du corps la volonté de toujours rester jeune et de bien paraître. Le travail parfois passe avant la famille et les relations. Une nouvelle culture individualiste invite à l’égoïsme et à l’individualisme. Le goût du pouvoir et le sens du présent nous font passer à côté de la charité et de la prévoyance.

 

Le pécheur reprend confiance lors qu’ils abandonnent ses dépendances. Dieu exprime sa tendresse envers le pauvre et le délaissé qui exprime avec humilité sa faute et se soumet aux lois du Seigneur. L’expérience de Caïn et Abel est significative au plan symbolique. Peu importe ce qui a été vécu dans la réalité, l’auteur de la Genèse présente et fait bien voir comment Dieu refuse celui qui ne veut pas se convertir et ment.

 

Après la naissance des deux frères, rapporté en Gn 4, 1-2, nous lisons : « Or Abel devint pasteur et Caïn cultivait le sol » [12] Déjà le livre de la Genèse fait paraître la divergence dans le travail des deux frères : l’un pasteur, l’autre agriculteur. Or Abel pouvait comme pasteur remplir une fonction considérée plus noble que celle d’agriculteur. De cela pouvait naître une jalousie. On ne le dit pas. Toutefois le récit se situe sur le plan religieux, rappelons-le, et non pas sur le plan social. L’offrande offerte par chacun est un hommage de reconnaissance. C’est un acte religieux et cultuel. Dans un premier temps, Caïn présente des produits du sol, Abel de son côté offre les produits de son troupeau, des premiers-nés et de la graisse. L’accent du don d’Abel est mis sur la consécration. Il sacrifie aussi ce qu’il a de meilleur. On trouve cette signification dans plusieurs autres versets de l’Ancien Testament. [13] L’approbation divine dépendait de la disposition spirituelle du donneur. C’est donc pourquoi Dieu accueille mal les présents de Caïn. Son cœur est mal disposé et de plus il ment. Caïn cache son crime. « “Où est ton frère Abel ? Et Caïn de répondre : « “Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » [14] Comme dans bien des situations de l’Ancien Testament, Dieu fait des choix qui étonnent. Or, il manifeste son amour envers tous et ce qui compte aux yeux de Dieu c’est les intentions du cœur.

 

Une jalousie s’était emparée de Caïn à cause de la piété de son frère et de la manifestation divine en sa faveur. C’est alors que le péché exerce sur Caïn sa puissance. Sa jalousie le conduit au meurtre et il cache son crime. Il n’y a pas chez lui de repentance. C’est la tendance de l’homme à diminuer la gravité de son péché. Il y a ici un combat spirituel entre l’homme et Dieu. Le pécheur est voué à une destinée mauvaise et c’est pourquoi la face de Dieu lui sera cachée. Le pécheur vit dans l’ignorance de la bonté de Dieu.

 

La conversion stimule le comportement

 

La conversion fait naître le salut. Elle stimule le comportement. Le culte est vain s’il n’y a pas de justice. Il faut donc passer aux actes. Les grands discours, les célébrations, la liturgie déployée et tonitruante, n’incline pas le cœur de Dieu vers l’homme. Le temps favorable du Carême est le temps ou l’homme fait son examen de conscience et sa réflexion donne un résultat.

 

« Que me fait la multitude de vos sacrifices, dit le Seigneur ? Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus. Quand vous venez vous présenter devant moi, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez d’apporter de vaines offrandes : la fumée, je l’ai en horreur ! Néoménie, sabbat, convocation d’assemblée… je n’en puis plus des forfaits et des fêtes. Vos solennités, je les déteste, elles me sont un fardeau, je suis las de les supporter. Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux, vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas : vos mains sont pleines de sang. » [15]

 

La conversion appelle à une purification. « Lavez-vous, purifiez-vous. Ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, mettez au pas l’exacteur, faites droit à l’orphelin, prenez la défense de la veuve. Venez et discutons, dit le Seigneur. Si vos péchés sont comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. s’ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine. Si vous voulez écouter, vous mangerez les bonnes choses du pays. Si vous refusez, si vous vous obstinez, c’est l’épée qui vous mangera. La bouche du Seigneur a parlé. » [16]

Écouter, changer, s’ouvrir au Seigneur stimule le désir d’être sauvé et ouvre à un bonheur si désiré et recherché par l’homme. On trouve la même dynamique au livre d’Amos. [17] Un mépris pour le culte qui n’est pas accompagné d’une conversion. Puis les menaces. Viennent ensuite les visions et le châtiment des coupables. Après toutes ces malédictions, il y a la restauration d’Israël s’il se repent. Le Seigneur restaure tout. C’est un moment de bonheur. On constate toutefois que la persévérance d’Israël n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’il promet. Ses intentions sont peut-être sincères au moment des épreuves, mais le peuple retombe vite dans la chute. Le confort et l’appétit du gain, le refus de se soumettre aux volontés de Dieu fait vite apparaître une indifférence aux lois du Seigneur.

 

La soumission pratique aux volontés divines est le signe tangible d’un vrai retour à Dieu. « Votre salut est dans la conversion et le repos, votre force est dans le calme et la confiance. » [18] Par la conversion, l’on peut être sauvé. « Un reste reviendra, le reste de Jacob vers le Dieu-Fort. » [19] Le salut sera fait des convertis qui reviennent vers Dieu, mais surtout qui persévèrent dans leurs bonnes intentions. Les dispositions intérieures sont proclamées par les prophètes : la justice, la piété et l’humilité. La conversion ne signifie pas uniquement un changement de religion ou de croyance. La conversion est un renversement des valeurs. « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur exige de toi : Rien d’autre que le respect du droit et la fidélité, la vigilance dans ta marche avec Dieu. » [20] L’humilité et la sincérité sont les vrais chemins de la conversion. « Recherchez le Seigneur, vous tous les humbles de la terre, qui mettez en pratique le droit qu’il a établi ; recherchez la justice, recherchez l’humilité, peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère du Seigneur. » [21]

 

Jérémie développe avec ampleur ce thème de la conversion. Il faut un retour. Il faut reconnaître sa faute. Il faut confesser son péché et changer de conduite en suppliant. C’est cela que nous cherchons à mettre en valeur durant le Carême.

 

« Sur les monts chauves, un cri s’est fait entendre : pleurs et supplications des enfants d’Israël : car ils ont gauchi leur voie, oublié Yahvé leur Dieu. Revenez, fils rebelles, je veux guérir vos rébellions ! – Nous voici, nous venons à toi, car tu es Yahvé notre Dieu. En vérité, les collines ne sont que duperie, ainsi que le tumulte des montagnes. En vérité, c’est en Yahvé notre Dieu qu’est le salut d’Israël. La Honte (les sacrifices offerts à Baal) a dévoré le travail de nos pères depuis notre jeunesse, leur petit et leur gros bétail, leurs fils et leurs filles. Couchons-nous dans notre honte, que nous couvre notre confusion ! Car contre Yahvé notre Dieu, nous avons péché, nous et nos pères, depuis notre jeunesse jusqu’à ce jour même, et nous n’avons pas écouté la voix de Yahvé notre Dieu. [22]

 


[1] 1 R 21, 29.

[2] Mc 10, 31.

[3] Mt 9, 13.

[4] 2 R 22, 19-20.

[5] La conversion religieuse, op. cit., p. 23.

[6] 1 S 7, 3-4.

[7] Le Gendre, Olivier, op. cit., p. 237.

[8] 2 S 12, 13.

[9] 2 S 13-23.

[10] Os 14, 2-10.

[11] Saint Augustin, op. cit., page 87.

[12] Gn 4, 3.

[13] Nouveau commentaire biblique, Éditions Emmaüs, CH-1806, Saint-Legier (Suisse), 1978, page 90, «Lé 9, 24 ; Jg 6, 21 ; 1 R 18, 38 1 Ch 21, 26 ; 2 Ch 7.1s ; Cf #x 14, 24.

[14] Gn 4, 9.

[15] Is 1, 11-15.

[16] Is 1, 16-20.

[17] Am 5, 21-25.

[18] Is 30, 15.

[19] Is 10, 21.

[20] Mi 6, 8.

[21] So 2, 3.

[22] Jr 3, 21-25.

 

 

Conférence No 4:  Les fruits de la conversion

 

La conversion du cœur et des attitudes

 

Dans la nouvelle alliance, Yahvé inscrira sa Loi dans les cœurs. « Voici donc l’alliance que je conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours-là — oracle du Seigneur — : je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. » [1] Je leur donnerai un cœur pour connaître que je suis Yahweh ; ils seront un peuple pour moi. Ce que Dieu veut de la collectivité, il faudra que chaque individu y mette du sien. Se convertir n’est pas seulement pour les autres. Le message est aussi pour l’homme individuellement.

 

« Je leur donnerai une intelligence qui leur permettra de me connaître : oui, moi je suis le Seigneur, et ils deviendront un peuple pour moi, et moi, je deviendrai Dieu pour eux : ils reviendront à moi du fond d’eux-mêmes. » [2]

 

Le salut est pour ceux qui sont en quête de justice : « Écoutez-moi, vous qui êtes en quête de justice, vous qui cherchez le Seigneur ; Regardez le rocher d’où vous avez été taillés, de tranchée d’où vous avez été tirés ; regardez Abraham, votre père, et Sara qui vous a mis au monde ; il était seul, en effet, quand je l’ai appelé, or je l’ai béni, je l’ai multiplié ! » [3]

 

Ils ont la Loi inscrite dans leur cœur : « Écoutez-moi, vous qui connaissez la justice, peuple de ceux qui ont ma Loi dans leur cœur : Ne craignez pas la risée des humains, et par leurs sarcasmes ne soyez pas terrasse, car la teigne les mangera comme un habit, les mites les mangera comme de la laine. Mais ma justice sera là pour toujours, et mon salut, de génération en génération. » [4]

 

Dans le psaume 51, la conversion se transforme en prière. Tout le Psaume serait à méditer avec piété. C’est dans cette ambiance de conversion et de componction que le Chrétien choisi la voie à suivre. L’objet de la conversion est de se conformer totalement, comme tous les autres membres du Corps du Christ, à ce qu’il attend de chacun puisqu’il est la Tête de ce corps. « Il faut que tous ses membres se conforment à lui, jusqu’à ce que le Christ soit formé en eux. » [5] Comme les Galates, nous sommes toujours menacés de retourner à l’esclavage du péché, à nous décourager. « Être capable de reconnaître nos insuffisances sans les laisser nous déprimer n’est pas facile. Il est tellement plus simple de nier tout en bloc, de nier toutes nos compromissions et de déclarer mal intentionnés ceux qui nous les reprochent. Il est tellement plus simple de nous draper dans le manteau de l’innocence immaculée qui est en effet celui du Christ mais pas vraiment le nôtre. » [6] Le chrétien voudrait être se signe d’espérance, où de manière constante et jusqu’à sa mort, il vit de la vie du Christ devenant conforme à lui.

 

Le signe le plus parlant de la foi du Chrétien est celui de la durée dans ses convictions et son comportement. Il l’exprime par sa persévérance croyante et engagée. La conversion provient souvent d’une crise intérieure et des épreuves qui surviennent au long de la vie. Il y a chez les convertis des passages, des élans, puis des reculs. Pour les personnes pratiquantes, la conversion peut apporter un nouveau regard sur sa relation à Dieu et aux autres. Une mise en question ouvre sur une espérance qui vient déjà transformer le cœur. « La découverte de Dieu ne se fait pas au terme d’une démonstration abstraite mais dans un bouleversement de tout l’être. » [7] Se convertir, pour un chrétien en marche comme pour celui qui veut le devenir, signifie une recherche. Découvrir, à travers l’obscurité du doute, ce qui donne un sens à la vie. pour certains c’est un coup de foudre et c’est évident qu’il faut faire une démarche. Pour d’autres, c’est un chemin de découvertes toujours de plus en plus évidentes ou Dieu se révèle et prend sa juste place dans la vie de l’homme.

 

Dans un monde déstabilisé constamment en mutation culturelle et technologique, la réalité quotidienne nous rappelle la nécessité de voir Dieu en toute chose. C’est Dieu qui humanise l’homme et il devient agréable à ses yeux. En Dieu, l’homme trouve sa vraie liberté « C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage. » [8] L’encadrement dans lequel le Chrétien semble être voué par les enseignements de l’évangile libère l’homme de nombreuses attaches d’un monde qui le rend esclave du mal tant au plan personnel, professionnel et social. L’on vit dans un monde qui bouscule constamment la volonté de l’être humain d’avancer et surtout d’accueillir la charité de Dieu envers lui. Les œuvres de la chair éloignent de l’état de « bienheureux », un état que nous décrit l’évangile des béatitudes. Quelles sont ses œuvres :

 

« On les connaît, les œuvres de la chair : libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs, et je vous préviens, comme je l’ai déjà dit, n’hériteront pas du royaume de Dieu [9] L’œuvre de Dieu fait du Chrétien l’héritier de ce nouveau royaume que nous essayons d’anticiper. « Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et assujetti à la loi, pour payer la libération de ceux qui sont assujettis à la loi, pour qu’il nous soit donné d’être fils adoptifs. Fils, vous l’êtes bien : Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : Abba — Père ! Tu n’es donc plus esclave, mais fils ; et, comme fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu. » [10]

Convertissez-vous et revenez à Dieu

Le Nouveau Testament atteste bien l’état de conversion nécessaire à toute suite du Christ. Je ne cite que quelques versets :

« Si vous ne changez et ne devenez comme les enfants, non, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » [11]

« Car le cœur de ce peuple s’est épaissi, ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouchés les yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de leurs oreilles, ne pas comprendre avec leur cœur, et pour ne pas se convertir. Et je les aurais guéris ! »[12]

 

Ce texte d’Isaïe est repris dans plusieurs autres paroles de l’Écriture : [13] « Convertissez-vous donc et revenez à Dieu, afin que vos péchés soient effacés : ainsi viendront les moments de fraîcheur accordés par le Seigneur, quand il enverra le Christ qui vous est destiné, Jésus.… » [14] « C’est seulement par la conversion au Seigneur que le voile tombe. Car le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. » [15] Et combien d’autres citations nous pourrions ajouter pour notre réflexion. C’est par la conversion, que le Chrétien peut vraiment accueillir la vraie connaissance du Seigneur et anticiper, comme si souvent il a été dit, le Royaume de Dieu. Toute l’énergie du Chrétien doit se projeter dans la réponse à cet appel de Jean-Baptiste, puis de Jésus, puis des apôtres. Toute la tradition apostolique est empreinte de cette attitude de componction face à notre péché et le désir de changer.

 

Jean-Baptiste, proclame la conversion comme une ouverture au Christ et à l’Esprit Saint. « Moi, je vous baptise dans l’eau en vue de la conversion ; mais celui qui vient après moi est plus fort que moi : je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales ; lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » [16] Le baptême signifie entrer dans le mystère de la Pâque par l’eau et le feu. « Convertissez-vous : Le Règne des cieux s’est approché ! » [17] La conversion ouvre sur la Bonne Nouvelle : l’annonce du salut et du règne de Dieu. C’est une invitation à produire un changement : « produisez donc des fruits qui témoignent de votre conversion et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « Nous avons pour père Abraham ». » [18]

Cette conversion a pour but un changement de vie dans la perspective du pardon. L’homme se voit guéri et conforté. Il se voit mieux ajusté au nouveau Règne. « Rendez droits ses sentiers » [19] ainsi qu’il est écrit. Jean-Baptiste proclame « un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. » [20] Le baptême est une démarche de purification. La pureté évangélique est ici proclamée. Elle sera retenue dans la tradition chrétienne et sera estimée comme une nouvelle naissance au Christ et une mort au péché. Après avoir repris cette prédication de Jean-Baptiste, Luc élabore sur ce qu’il faut faire à partir du questionnement des auditeurs du Baptiste.

 

« “Que nous faut-il faire ? Il leur répondait : « Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; si quelqu’un a de quoi manger, qu’il fasse de même. » Des collecteurs d’impôts aussi vinrent se faire baptiser et lui dirent : « Maître, que nous faut-il faire ? » Il leur dit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé. » Des militaires lui demandaient : « Et nous, que nous faut-il faire ? » Il leur dit : « Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde » » [21]

 

La conversion est un acte de foi et d’adhésion au Christ. Mais elle va plus loin. Elle n’est pas seulement une nouvelle formulation de la pensée. La conversion est une prise de conscience du mal et elle fait évoluer au point de changer la manière d’agir : le partage, mettre en pratique la justice, éviter toute violence ou révolte, devient l’objet de l’attention du converti. En d’autres mots, la conversion, c’est le mouvement qui oriente vers la perfection de l’amour. C’est le comportement qui est visé et qui actualise le salut de l’homme, c’est faire l’œuvre de Dieu.

 

La conversion contribue donc à l’œuvre créatrice de Dieu en chacun. La qualité de la mission du chrétien en dépend. Je dirais même que notre crédibilité est fondée sur un discours qui dénote notre attitude intérieure de converti à la Bonne Nouvelle. Là est le reflet de notre obéissance à la Parole de Dieu. Le psaume 71 inspire cette démarche : « Ô Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse, et jusqu’ici j’annonce tes merveilles. Or, vieilli, chargé d’années, ô Dieu, ne m’abandonne pas, que j’annonce ton bras aux âges à venir, et ta justice, ô Dieu, jusqu’aux nues ! » [22]

 

S’unir à Dieu exige ce changement du cœur. L’homme se tourne vers Dieu pour apprendre à mieux à accueillir son prochain. Il écoute la Parole pour mieux entendre les appels de Dieu sur les hommes. Il se livre totalement comme le Christ pour l’Église « collaborant à l’œuvre de la régénération éternelle ». La conversion devient un acte de mission. La personne qui se convertit trouvera dans l’homme un chemin vers Dieu.

 

Témoigner de ses convictions

 

Une des ambiguïtés du discours chrétien aujourd’hui se situe dans le rapport entre la conduite et les convictions. La pratique chrétienne n’a-t-elle pas nivelé la vie courante aux modes de son temps. Quand Jésus propose d’évangéliser le monde, il suppose que l’homme accueille son message sans tricher. Est-ce que nous trichons avec le projet évangélique de Jésus, en s’accommodant d’une certaine facilité et d’un manque de convictions. Une proposition croyante atteint l’homme dans sa culture et son environnement social. L’évangile propose un cadre qui n’est pas toujours ajusté au tempérament de chacun. Il faut donc un effort pour arriver à la perfection évangélique et c’est un travail de longue haleine.

 

La proposition de foi s’adresse à tout l’être. Partout où nous sommes, nous devons afficher nos convictions et vivre en accord avec elle. Dieu doit être présent à tout ce que nous vivons et doit être saisi dans toutes nos motivations. Ainsi pense maître Eckhart :

 

« Celui qui est tel qu’il doit être a Dieu près de lui en vérité. Celui qui possède Dieu en vérité le possède en tous lieux, dans la rue et avec n’importe qui, aussi bien qu’à l’église, dans un lieu solitaire ou dans sa chambre. S’il le possède véritablement et en tout temps, nul ne peut lui être un obstacle. Pourquoi ? Parce qu’il a Dieu et que son intention ne va qu’à Dieu seul, et que toutes choses deviennent pour lui uniquement Dieu…

L’homme doit saisir Dieu en toutes choses et accoutumer son esprit à avoir sans cesse Dieu présent dans son esprit, sa recherche et son amour. Considère quelles sont les intentions envers ton Dieu. Que tu sois à l’église ou dans ta chambre, garde une disposition d’esprit semblable ; porte-la dans la foule, dans l’agitation et la diversité. Et comme je l’ai dit souvent, quand on parle d’égalité, on n’entend pas qu’il faille apprécier de la même façon toutes les œuvres, tous les lieux ou toutes les personnes. Ce serait absolument faux, car prier est une œuvre meilleure que filer, et l’église un lieu plus noble que la rue. Mais tu dois avoir dans les œuvres une disposition d’esprit et une confiance égales et considérer ton Dieu avec le même sérieux. En vérité, si toutes choses étaient aussi égales pour toi, personne ne ferait obstacle à ce que Dieu te soit présent… » [23] Maître Eckhart considère donc que le regard du croyant doit être sur Dieu en tout temps et en tout lieu. Ce regard change la vie et la perception des choses.

 

La conversion amène donc à cet état où chacun peut vivre constamment en présence de Dieu et le considérer vraiment comme l’ultime objet de sa vie et de sa recherche. Dieu doit devenir, pour le converti, la force d’âme qui le fait vivre. « Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Car le cœur de ce peuple s’est épaissi, ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouchés les yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de leurs oreilles, ne pas comprendre avec leur cœur, et pour ne pas se convertir. Et je les aurais guéris ! [24] Le converti, celui qui cherche à devenir saint, se laisse guérir par la grâce qu’il reçoit de son baptême.

 

Qu’est qui fait qu’on devient dur d’oreille ? L’homme a tendance à vouloir garder son autonomie et à agir selon sa guise. Au plan des idées, il est influencé par des philosophies, par des courants de pensées, il est sujet aux tendances de sécularisation de la société. Comment alors trouver l’équilibre entre les choses qu’il entend produisant une certaine satisfaction provenant de l’environnement ambiant, et ce qui incline son cœur parce qu’il trouve un appel et une parole, inspirant son besoin d’infini, de divin. Qu’elle vienne des prophètes, des témoins d’une religion, de sa recherche de vérité, de l’évangile où Jésus apporte un éclairage sur bien des choses, tout cela aussi l’influence. Parfois ancré dans un passé religieux, se souvenant des lois contraignantes mais aussi d’une certaine unité sociale, soutenu par un désir profond de spiritualité, l’homme trouvera son bonheur dans un rapport profond avec Dieu.

Mais vous, heureux vos yeux parce qu’ils voient, et vos oreilles parce qu’elles entendent. En vérité, je vous le déclare, beaucoup de prophètes, beaucoup de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu. » [25]

 

Si nous voulons devenir des saints, il y a une formule qui ne trompe pas « Qu’est-ce qu’un saint universel ? Ce n’est pas un docteur de l’Église, ce n’est pas un grand pape, ce n’est pas un théologien, même si ces trois types de personnes peuvent être saints eux aussi. Un saint est avant tout un humain qui a fait de sa vie l’incarnation de la tendresse de Dieu pour les personnes qu’il a côtoyées. » [26]

 

La conversion et une vision intégriste de la foi

 

On entend la remarque que les convertis convaincus deviennent parfois intégriste. La religion peut être dangereuse, lorsqu’elle fausse une orientation dogmatique sans nuance. Les dogmatismes sécurisent et peuvent témoigner d’idéologie s’ils ne sont pas mus par la charité. L’intégrisme vient du fait que l’on n’accepte pas que la révélation soit vivante, ouverte à l’interprétation, à chacune des époques de l’histoire. « L’Église n’est pas un musée, disait un jeune prédicateur évangéliste, mais un hôpital pour les blessés de la vie. » L’Église n’est pas une université, mais un centre d’accueil pour ceux qui cherche la vérité. L’Église n’est une entreprise, elle offre la personne de Jésus gratuitement. L’Église n’est pas un bar salon pour les stressés, elle est un lieu de rassemblement et de fraternité où on y trouve la grâce, la joie et la paix. Si l’Église n’est pas cela, elle doit alors envisager une réforme fondamentale en relisant les évangiles et les grands maîtres spirituels.

 

Dans son travail d’exégèse, l’Église a connu des époques où l’autorité contrôlait l’interprétention et était frileuse sur les prises de position dans l’interprétation de la Sainte Écriture. Le magistère parfois peut par peur bloquer une réinterprétation des choses. Le pape Grégoire le Grand (540-604) disait : « L’Écriture progresse avec ceux qui la lisent. » On pourrait dire que la Révélation pénètre les cœurs de ceux qui la côtoient. Plus on la scrute, plus elle rend vivante la Parole de Dieu dans les cœurs et permet aux personnes de changer de vie. Chaque personne peut se laisser modeler par l’approfondissement des enseignements du Seigneur. Saint Augustin commence le chapitre X de ses confessions par une prière « Que je vous connaisse, ô mon Dieu, que je vous connaisse ainsi que je suis connu de vous. Entrez dans mon âme, unique force de mon âme, étrennez-la si pure par votre souveraine pureté qu’elle soit toute remplie et toute possédée de vous, et qu’elle n’ait plus ni tache ni ride. C’est le but de mes espérances… » [27] Ce n’est pas les grandes théories et les déclarations triomphantes qui mènent à la conversion. C’est la cogitation de tout ce qu’il y a de beau et de grand dans la Révélation qui permet à la conscience de puiser dans la richesse de l’expérience humaine et du donné révélé. La parole de Dieu est humano/divine et il faut trouver par la raison ce qui est aléatoire et ce qui est du donné révélé. Le converti se nourrit de cette parole qui le transforme et qui l’aide à exercer un bon jugement.

 

Périodiquement l’Église catholique rappelle la nécessité de combattre le risque d’interprétations qui fausseraient le fondement d’une morale ajustée à des opinions trop personnelles et mal orientées. À cela ne tienne, l’Église a beaucoup évoluée. « Il n’est personne qui ne se pose un jour des interrogations auxquelles Dieu seul peut répondre » [28] Dans cette limite humaine l’Église joue un rôle et le converti s’ouvre à un échange fructueux entre la recherche de la Vérité en Église et ses propres opinions. Il s’ouvre à la mission en Église : « En prêchant l’Évangile, l’Église dispose ceux qui l’entendent à croire et à confesser la foi, elle les prépare au baptême, les arrache à l’esclavage de l’erreur et les incorpore au Christ pour croître en lui par la charité jusqu’à ce que soit atteinte la plénitude. » [29]

Un temps favorable

Nous entrons dans ce que nous appelons le « temps favorable », c’est-à-dire le Carême en profitant pour chercher la vérité et accueillir le salut. Le palmiste au psaume soixante-neuf invoque la miséricorde (le salut) s’adressant à Dieu en ce « temps favorable ». Il implore le secours de Dieu et souhaite que son amour se manifeste : « Et moi, t’adressant ma prière, Yahvé, au temps favorable, en ton grand amour, Dieu, réponds-moi en la vérité de ton salut. » [30] Le prophète Isaïe lui aussi révèle ce temps favorable où Dieu prodigue le salut et le secours annoncé et promis : « Ainsi parle Yahvé “Au temps favorable, je t’ai répondu, au jour du salut, je t’ai secouru”. » : [31] L’hymne du mardi IV du temps ordinaire de l’office des lectures est inspirante :

 

« Pour que l’homme soit un fils à son image,

Dieu l’a travaillé au souffle de l’Esprit :

Lorsque nous n’avions ni forme ni visage,

Son amour nous voyait libres comme lui.

[…]

Quand ce fut le jour, et l’heure favorable,

Dieu nous a donné Jésus, le Bien-Aimé :

L’arbre de la croix indique le passage

Vers un monde où toute chose est consacrée. [32] »

 

Le Mercredi des cendres est le commencement d’une période, où les chrétiens veulent approfondir l’aspect ascétique de la vie chrétienne. Une ascèse centrée sur trois pôles : La prière, le jeûne, la charité (le partage). Toute liturgie a pour but la sanctification de l’homme. Elle veut l’aider à tourner son regard vers Dieu. C’est une occasion de confesser sa foi. En toute liturgie, nous célébrons le mystère du Christ. Le mot liturgie signifie « œuvre publique » C’est un acte de toute une assemblée de croyants qui veut se tourner vers Dieu. C’est notre « Ramadan » À travers la liturgie se réalise l’œuvre de Dieu. À travers elle se continue « l’œuvre de la Rédemption ». La liturgie n’est pas un simple rassemblement pour signifier publiquement la foi des chrétiens, mais elle est aussi une participation active au mystère du Christ qui nous a promis d’être avec nous jusqu’à la fin des temps. C’est donc l’œuvre de l’Esprit qui se réalise dans le cœur de chaque chrétien.

 

Le temps du Carême nous amène à faire mémoire, lors du Triduum pascal, de ce jour du salut tant attendu. Ce temps favorable est l’occasion de mieux se connaître soi-même et de faire l’expérience de Dieu en Jésus-Christ qui va changer le cours de l’histoire et diviniser notre vie personnelle par sa grâce. Le Carême est une grâce. C’est le moment de faire l’examen de sa vie au moment où nous sommes tentés de ne rien faire pour s’améliorer. C’est un moment de suivre le chemin de Jésus et d’ouvrir sa conscience en prenant acte de ses faiblesses comme de ses fautes. La plus belle pénitence que nous pouvons faire pendant le Carême est de prendre conscience de ses fautes et de s’accuser devant Dieu de sa faiblesse. Au plan spirituel, on a tout à gagner en faisant un examen de conscience sérieux sur nos pensées, notre agir et aussi sur la mission que nous a conféré notre baptême. C’est l’exercice que consciemment où non, on fait les convertis et que chaque chrétien devrait entreprendre afin d’arriver à Pâque avec une conscience renouvelée de la grandeur de sa vocation qui est de suivre Jésus pas à pas, soutenu par sa grâce.

 

« L’humanité attend toujours. À chaque phase de sa vie correspond une préparation, une éclosion, une croissance, puis une crise, et il faut que tout recommence. Sur la courbe des temps le religieux [la personne croyante] se trouve ainsi des points privilégiés, où se manifestent providentiellement des forces neuves. » [33] Ce que dit Sertillanges de l’époque de Saint Thomas d’Aquin peut s’appliquer à cette période liturgique qu’on appelle le Carême. Oui, l’humanité attend toujours et les chrétiens traversent des phases dans leur vie où ils ont besoin de trouver des points d’encrages qui les aideront à mieux comprendre comment la grâce de Dieu peut les aider à progresser dans la sainteté, mais aussi à traverser les moments difficiles de leur vie humaine où ils trouveront, par la ferveur, une consolation. Le temps du Carême et le Temps Pascal sont de ses moments qui font surgir dans l’âme le besoin de prendre du recul, mais aussi de faire surgir en l’espérance, celle nourrit par la foi, se déployant en fruits de charité.

 

Par ses souffrances et le sacrifice de sa vie, Jésus opère le salut de l’humanité. L’homme est arraché de sa boue et du mal pour être délivré. Au milieu de tout ce que Jésus souffre, sa miséricorde se déploie. Le temps favorable c’est le temps de la miséricorde. annoncé par les prophètes et proclamé avec tant de ferveur par Paul : « Et puisque nous sommes ses coopérateurs, nous vous exhortons encore à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu. Il dit en effet : “Au moment favorable, je t’ai exaucé ; au jour du salut, je t’ai secouru. Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut”. »

 

C’est pourquoi, pour ceux et celles qui le désirent, c’est un excellent moment pour tourner son regard vers Dieu et bénéficier des grâces que procure le sacrement de réconciliation. Alors Pâques devient un moment de pureté joyeuse où on se présente devant le Seigneur le cœur rajeunit et l’esprit purifié. Le temps pascal deviendra un temps de joie et l’expérience d’une nouvelle jeunesse. Que ce Carême soit pour chacun un temps de prière, de partage, et d’accueil de la grâce de Dieu.


[1] Jr 31, 33.

[2] Jr 24, 7.

[3] Is 51, 1-2.

[4] Is 51, 7-8.

[5] Les Actes du Concile Vatican II, L’Église aux cent visages, Constitution dogmatique sur l’Église, Le mystère de l’Église, p. I 20, no 7, voir aussi Gal 4, 19, « Les Galates doivent à Paul d’être transformés jusqu’à ce que le Christ soit formé en eux. »

[6] Le Gendre, Olivier, L’espérance du Cardinal, Édition Jean-Claude Lattès, 2011, p. 247.

[7] La conversion religieuse, Sous la direction d’emmanuel Godo, Éditions Imago, 2000, Paris, p. 32.

[8] Gal 5, 1.

[9] Gal 5, 19-25.

[10] Gal 4, 4-7.

[11] Mt 18 : 3 ; Mc 10, 15 ; Lc 18, 17.

[12] Mt 13 : 15.

[13] Es 5, 9-10 ; Jn 12, 40 ; Ac 28, 26-27.

[14] Ac 3 : 19.

[15] 2 Co 3 : 16.

[16] Mt 3, 11.

[17] Mt 4, 17.

[18] Mt 3 8-9.

[19] Es 40, 3.

[20] Mc 1, 4.

[21] Lc 3, 10-15.

[22] PS 71, 17-18

[23] Maître Eckhar, o.p. XIV sicèle, Instruction spirituelles, 6 (Seuil).

[24] Is 6, 9-10.

[25] Mt13 : 15-17 ; Mc 4, 10-12 ; Lc 10, 9-10.

[26] Le Gendre, Olivier, Confession d’un cardinal, JC Lattès, Paris, 2007, p. 313.

[27] Saint Augustin, Confessions, Livre X, Traduction d’Arnauld d’Andilly, Collection folio classique, Éditions Gallimard 1993, p. 23.

[28] Concile Vatican II, Éditions du Centurion1967. Gaudium et Spes, No 21, p. 234.

[29] Concile Vatican II, Lumen Gentium, op. cit., No 17, p. 40.

[30] Ps 69, 14.

[31] Is 49, 8.

[32] Rimaud, D., Hymne, Pour que l’homme soit un fils, Mardi IV du temps ordinaire, La liturgie des heures, Tome I, Cerf-Desclée-Mame, 1980, p. 1137.

[33] Sertillanges, A-D., Saint-Thomas d’Aquin, E. Flammarion, Éditeur, 1930, p.  7.