Patriarcats d’Orient, culture arabe, dialogue islamo-chrétien Fr. Jean-Marie Mérigoux

11 décembre 2011 à 12 h 00

Présentation des Publications

Conférence pour l’Université d’Eté des Assomptionnistes (UEA) en collaboration avec l’ICM le 11 décembre 2011 à Saint Nicolas de Myre, Marseille

Au terme de vos journées d’études, il m’est donné de partager avec vous sur les « christianismes orientaux », je vous en remercie.

Mais pour autant il ne s’agit pas de parler  de « christianismes orientaux », comme s’il s’agissait d’une réalité originale à côté des « christianismes occidentaux », car il n’y a qu’un seul christianisme qui est né en Orient et qui s’est étendu en Occident : c’est l’unique Eglise de Jésus-Christ, qui est à la fois orientale et occidentale.

Ce qui existe ce sont les diverses  expressions du christianisme selon les régions où il s’est diffusé et inculturé, c’est ce qui va nous intéresser en abordant notre sujet que j’intitulerai volontiers ainsi :

 

« Patriarcats d’Orient, culture arabe et dialogue islamo-chrétien ».

Je suis heureux de rencontrer votre  Université animée par la famille  assomptionniste  car  je rencontre souvent les pères et les sœurs assomptionnistes de Kadiköy, l’ancienne Chalédoine, à Istanbul, où je vais régulièrement  rencontrer les réfugiés chrétiens qui arrivent d’Irak. Notre évêque latin-catholique à Istanbul, Mgr Louis Pelâtre, est assomptionniste.

En visitant avec vous une synagogue et une mosquée marseillaises, nous avons pu mieux réaliser ensemble à quel point Marseille est bien « une ville avec plusieurs religions.

Cette ville, la bien nommée « Porte de l’Orient »  est aussi très riche au plan chrétien, tant catholique, qu’orthodoxe que protestant. Pour ce qui est de l’Eglise catholique, le diocèse de Marseille se glorifier d’avoir cinq des rites catholiques avec paroisses et communauté : on trouve en effet à Marseille les Grecs-catholiques, les Arméniens-catholiques, les Latins-catholiques, les Maronites et le Chaldéens ».

Pour traiter ce sujet, je parlerai des  Patriarcats d’Orient c’est-à-dire du christianisme oriental, surtout catholique,  qui, en union avec le Patriarcat d’Occident, est constitué d’un ensemble d’Eglises locales, appelées «  Patriarcats ».

Les racines historiques et linguistiques de ces Eglises  sont  aussi diverses que les régions où elles sont nées et se sont développées ; c’est ainsi que dans les pays du Proche et du Moyen Orient, les chrétiens arabes ou arabophones sont nombreux, ce sont eux que je privilégierai dans mon étude.

Au Liban ce sont  d’une façon prioritaire les Maronites, en Irak les Chaldéens, en Syrie les « Grecs » et les « Syriaques », en Jordanie, en Palestine et en Israël les Latins, en Egypte les Coptes, et à Istanbul de nos jours bien des Suryânî  originaires des régions du Tûr ‘Abdîn et de Mârdîn.

Parler de culture arabe pour évoquer les chrétiens d’Orient,  c’est évoquer cette grande réalité culturelle que constitue le Proche-Orient, massivement  arabophone

Parler de dialogue islamo-chrétien local, tel que le vivent les chrétiens d’Orient, c’est faire face à cette réalité fondamentale des sociétés de cette région, qui est habitée par des chrétiens et des musulmans de culture sémitique, depuis des siècles.

A côté de la langue arabe il y a des langues originelles propres aux Patriarcats de ces régions, il y a le grec, le syriaque occidental, le syriaque oriental ou chaldéen, le copte et l’arménien.

On constate que la langue arabe s’est désormais imposée comme langue commune à ces Eglises, pour les assemblées de leurs patriarches et de leurs évêques : c’est la langue de la rédaction des documents ecclésiastiques, des discours dans les congrès et celle des prédications et de toutes les catéchèses adressées aux fidèles.

Chacune de ces Eglises locales, tout en conservant son héritage linguistique et culturel propres, a donc  habituellement connu une inculturation progressive, mais rarement totale, en direction de la langue arabe.

La langue arabe est dominante dans les pays où vivent les chrétiens du Proche et du Moyen -Orient.

Au Liban, en Syrie, en Irak, en Egypte, en Jordanie et en Palestine, l’arabe est bien, dans toutes ces Eglises, la langue d’enseignement dans les séminaires, les noviciats et les facultés de théologie ; cela n’empêche pas les étudiants d’ étudier et d’utiliser la langue  propre de leur  tradition ecclésiale.

Andrea Pacini, dans un article paru dans la revue des pères Blancs de Jérusalem, « Proche Orient Chrétien », évoquant les communautés chrétiennes vivant en contexte musulman arabe, rappelle que ces populations en Egypte, en Jordanie, au Liban, en Syrie, en Irak, dans les territoires palestiniens et  en Israël, « plongent leurs racines dans l’histoire ancienne et plus récente des sociétés moyen-orientales et constituent un témoignage – encore éloquent aujourd’hui – de la richesse culturelle et religieuses des différentes traditions orientales »[1].

Au Proche Orient vivent des millions de chrétiens, dans un monde qui est massivement musulman, mais qui fut un temps massivement chrétien.

 

Le christianisme est né en Orient

Le christianisme est né en Orient, il y a deux mille ans, mais il n’est pas pour autant le « produit » d’une culture ou d’une civilisation, car il est « d’en Haut ».

Le rapport entre le Verbe de Dieu fait chair et l’humanité, comme celui de l’Église et du monde, est de l’ordre d’une immense hospitalité.

Jésus aimait cette attitude d’accueil qu’est l’hospitalité, dont il bénéficiait souvent chez Lazare, Marie et Marthe, au village de  Béthanie,  près de Jérusalem. Mais en recevant l’hospitalité, Jésus la pratiquait aussi à l’égard de ses hôtes, mais à un niveau supérieur.

Jacques Maritain a évoqué cette hospitalité reçue et donnée par Jésus : « Jésus mangeait et buvait chez ses amis de Béthanie, il était reçu à Béthanie, mais c’est Béthanie qui recevait de Jésus »[2].

Il en va de même pour le christianisme qui, au cours de son histoire, emprunte bien  des éléments aux civilisations humaines où il s’établit et où il veut se rendre intelligible : « Ses langues liturgiques et ses langues de prédication, continue Jacques Maritain, l’architecture et l’ornementation de ses temples, les matières communes ou précieuses assumées par son culte, la sagesse humaine assumée par sa théologie.  Tout cela a été pris et assumé dans le même mouvement de miséricorde qui a amené l’Incarnation divine»[3].

L’Eglise, Corps ecclésial et fraternel du Christ, en se diffusant et en rejoignant « peuples, langues et nations », prolonge donc, au cours de son histoire, en Orient comme en Occident, le mystère de l’Incarnation du Sauveur.

Le christianisme  a beaucoup reçu des peuples et des langues  parmi lesquels il s’est comme « incarné », mais il leur a surtout   beaucoup donné, et d’inestimables  trésors spirituels !

 

Antioche, la première métropole chrétienne

Dans les Actes des Apôtres, saint Luc montre que la fondation de l’Église d’Antioche suivit de peu le martyre de saint Étienne à Jérusalem, la persécution et la dispersion qu’elle entraîna : « C’est à Antioche, que pour la première fois, les disciples de Jésus-Christ furent appelés chrétiens »[4].

La ville d’Antioche, l’ancienne capitale des Séleucides devenue capitale de la Syrie romaine, était tout d’abord une ville païenne elle fut évangélisée par plusieurs Apôtres : Pierre, Paul, Jean et Barnabé. Antioche devenue « chrétienne » devint le point de départ de l’évangélisation du monde. Saint Pierre et saint Paul en partirent pour évangéliser l’Occident et  l’apôtre Thomas, pour évangéliser la  Mésopotamie et l’Inde. De nos jours, la  ville d’Antioche qui fait maintenant partie de la Turquie, est le siège ecclésiastique de plusieurs Patriarches catholiques ou orthodoxes : chacun de ces pasteurs porte le titre vénérable de « Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient ».

 

Les premiers arabes chrétiens

Bien avant  la conquête musulmane, de nombreuses tribus arabes de Syrie et du Croissant fertile étaient chrétiennes, elles possédaient leurs évêques ; les uns sédentaires, les autres nomades[5].

Le grand arabisant, récemment décédé, Gérard Troupeau aimait rappeler que « ces Arabes chrétiens installés dans les pays du Croissant fertile, y avaient répandu l’écriture arabe, bien avant que celle-ci fût introduite à la Mecque. En effet, les deux plus anciens témoins de cette écriture, inventée par les Arabes chrétiens d’al-Hîra à partir de l’écriture syriaque, sont deux inscriptions  chrétiennes trouvées en Syrie, l’une à Zabad, dans la région d’Alep, datée de 512, et l’autre à Harrân, dans le Hauran, datée de 568 ». [6]

Avant l’islam on distinguait dans la région, trois groupes d’Eglises : les Melkites qui étaient chalcédoniens, donc catholiques ; les Nestoriens qui avaient refusé le concile d’Ephèse (431) , et les Monophysites qui avaient refusé celui de Chalcédoine (451).

La tribu arabe des Banû Lakhm était nestorienne, et celles des Banû Ghassân  et des Banû Taghlib étaient monophysites.

L’Eglise d’Antioche, alors la capitale de la Syrie, ayant évangélisé l’ensemble de ses populations  de culture araméenne et arabe de la Syrie, le nom même de « Syrie », devint synonyme de « pays chrétien »[7].

Une preuve en est que dans la langue araméenne parlée de nos jours en Mésopotamie,[8]comme à Marseille encore et en bien d’autres endroits du monde du fait de la diaspora chrétienne, tant irakienne que turque, on emploie pour désigner un « chrétien » le mot araméen  de surayyé, qui signifié  « syrien ».

Gérard Troupeau remarque qu’après la mort de Muhammad « l’une des principales préoccupations des premiers califes fut d’imposer l’islam à toutes les tribus arabes installées à l’intérieur de la péninsule arabique. Omar 1er ordonna d’expulser d’Arabie les Arabes chrétiens qui refusaient de se convertir à l’islam »[9]. C’est ainsi que les Banû l-Hârith, qui habitaient Najrân, furent obligés, pour conserver leur foi, d’émigrer vers l’Irak où ils s‘installèrent près de Kûfa.

Quant à l’Egypte son islamisation fut partielle, mais son arabisation totale fut imposée au XVe siècle par les Mamelouks circassiens[10].

 

Les Patriarcats dans l’Eglise

Parce que l’Eglise  est constituée d’un ensemble de Patriarcats, ou Eglises locales, il convient de nous interroger sur l’origine des Patriarcats.

Le lieu de naissance  d’une  « Église patriarcale »  c’est une grande ville de l’Antiquité,  qui au départ païenne, a été évangélisée, directement ou indirectement, par un ou plusieurs Apôtres comme ce fut le cas d’Antioche, de Rome et d’Alexandrie.

A l’époque païenne, chacune de ces  villes était appelée « ville métropole » (ville mère, meter, métro) et une fois évangélisée, au moins en partie, elle continua à être une « métropole » mais cette fois–ci, métropole chrétienne,  et de ce fait, sa communauté eut à sa tête un évêque « métropolite ».

Au Concile de Chalcédoine, en 451, ces trois villes, ainsi que Constantinople et Jérusalem, furent déclarées, villes « patriarcales », et leurs évêques s’appelèrent dès lors des « Patriarches ».

Par la suite, à ces cinq Patriarcats,  furent ajoutés deux « quasi patriarcats » ou catholicossats : celui des Arméniens et celui de « l’Eglise de l’Orient », soit celle des Syriens orientaux qui comprend aujourd’hui les Assyriens, ou Nestoriens et les Chaldéens qui eux, sont catholiques. A la tête se trouve un « catholicos patriarche ».

 

Les Patriarcats et la culture arabe

Dans sa contribution à l’ouvrage l’Histoire du Christianisme, Gérard Troupeau a montré que si la diffusion de l’islam amena la diffusion de la langue arabe, la langue du Coran, les Eglises chrétiennes tout spécialement celles d’Antioche, eurent un grand rôle dans l’enrichissement  de la culture arabe : « La conquête arabe transforma cette situation en un trilinguisme. Dans les villes le grec disparut assez tôt comme langue vernaculaire faisant place à l’arabe au VIIIe siècle. Dans les campagnes en revanche l’araméen subsista beaucoup plus longtemps et ne fut remplacé que très lentement par l’arabe »[11].

Dans la liturgie, le grec et le syriaque continuèrent à être employés conjointement jusqu’à ce que l’arabe s’introduise à partir du  IXe siècle  dans la théologie, l’exégèse, le droit, la liturgie où il fut utilisé concurremment avec le syriaque.

Si la langue arabe, déjà existante, se diffusa souvent du fait de l’islam, la culture arabe ne possédait pas pour autant de textes culturels et philosophiques.

C’est là que se situe l’apport des Arabes chrétiens dans l’enrichissement de cette culture.

Grâce à un groupe de traducteurs melkites, aux Xe et XIe siècles, se déroula à Antioche, une vaste entreprise de traduction qui mit en arabe bien des œuvres théologiques, et catéchétiques des Pères grecs destinées à la formation des fidèles  et ceci enrichit la culture arabe car cela exigea que l’on forme tout un vocabulaire arabe chrétien.

L’importance de la « Maison de la Sagesse », fondée à Bagdad,  par  le calife abbaside, al-Ma’mun, en 832, est bien connue et elle prolongea cet enrichissement de la langue arabe. Cette « Maison de la Sagesse », fut une vaste entreprise  de traduction de textes de l’antiquité grecque et syriaque  vers la langue arabe.

La traduction de ces chefs d’œuvres païens ou chrétiens de l’Antiquité fut l’œuvre commune de nombreux traducteurs, juifs, sabéens, musulmans et chrétiens.

Le rôle des chrétiens y fut remarquable et prépondérant car, plus que d’autres, outre l’arabe,  ils connaissaient fort bien le grec et le syriaque[12].

Lors du festival Ephrem-Hunayn organisé à Bagdad en 1974, auquel j’eu la joie de participer, on ne manqua pas de faire l’éloge d’Hunayn, l’un des grands traducteurs de la « Maison de la Sagesse », ce chrétien syriaque qui traduisit en arabe bien des chefs d’œuvres de l’Antiquité grecque, et une visite fut organisée à Hîra, sa ville natale, près de Kûfa.

Le Père Anawati, qui participait à ce congrès, en était profondément heureux. Ce dominicain, fondateur au Caire de l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales, avait œuvré toute sa vie dans les domaines où avait excellé Hunayn : le travail théologique, philosophique, scientifique et son expression en arabe[13].

Quant à la littérature arabe chrétienne, à travers les siècles, et jusqu’à nos jours, on reconnait aujourd’hui l’importance.

Après bien des pionniers dans son étude, comme François Nau[14] et le père jésuite Louis Cheikho, citons encore  le professeur Gérard Troupeau[15] et le  Père jésuite Samîr Khalîl qui en collaboration avec l’aleppin, Mgr Edelby, du patriarcat grec melkite catholique,  a publié et fait connaitre de nombreux textes du patrimoine  arabe chrétien.

 

Une découverte de l’Orient chrétien…

Permettez-moi maintenant et ici, à Saint-Nicolas de Myre,  un témoignage personnel.

Alors j’étais étudiant à Aix, en 1957, je suis entré un jour à Marseille, dans l’église maronite de Notre-Dame du Liban dont le recteur était  Mgr Joseph Hayek. J’ai assisté alors à ma première messe catholique « non latine ». J’étais à la fois culturellement comme dépaysé à cause de l’étrangeté du rite et, en même temps, pleinement chez moi du fait de la même foi catholique. J’ignorais tout de l’arabe et du syriaque, mais j’étais en pleine communion avec cette Eglise que je ne connaissais pas encore.

Peu de temps après, je découvris, toujours à Marseille, la belle église grecque catholique de Saint Nicolas de Myre[16]où nous nous trouvons ce matin.

Je ne puis oublier une belle messe byzantine à laquelle j’assistai alors et qui me fit découvrir encore un visage de mon Eglise catholique.

Ce jour-là, la messe avait été célébrée en arabe, en grec et en français. Quant au prédicateur c’était le père Yves Congar, ce dominicain qui allait avoir un très grand rôle au deuxième concile du Vatican[17]. Plusieurs fois, il répéta : « L’Eglise a deux faces, une face orientale et une face occidentale ».

Devenu dominicain, ayant visité un jour le père Congar, hospitalisé aux Invalides à Paris, j’ai évoqué avec  cette messe dont il se souvenait très bien. Il me dit alors qu’avec Jean Paul II, il avait plusieurs fois parlé des « deux visages de l’Eglise » et que ceci fut peut être à l’origine d’une image devenue très chère au pape Jean Paul II, celle des « deux poumons de l’Eglise », l’oriental et l’occidental, avec lesquels l’Eglise doit respirer pour être en bonne santé.

Peu de temps après ces découvertes chrétiennes orientales, je m’inscrivis au tout premier cours d’arabe qui commençait  à l’Université d’Aix-en-Provence[18]. Lorsque la même année, en 1957, je suis entré au noviciat dominicain de Saint-Maximin, je savais donc que le Monde arabe comprenait le monde arabe chrétien et le monde arabe musulman que j’avais  découvert à Marseille.

Le monde arabe musulman je l’avais aussi découvert à Marseille car j’avais en effet organisé avec quelques amis, dans une banlieue de la ville, Sainte-Marthe,  une troupe scoute pour des jeunes algériens qui arrivaient du fait de la guerre qui commençait dans leur pays.

Mais c’est en 1967, à Alger, après mes études dominicaines, que j’ai vraiment commencé, sous la conduite des Sœurs libanaises des Saints-Cœurs et du Père Henri Teissier, l’étude la langue arabe.

J’étais alors le compagnon d’étude du frère  Pierre Claverie, dominicain lui aussi, qui devint évêque d’Oran et dont nous n’oublions pas de la mort héroïque en 1997.

L’apport culturel des religieuses libanaises des Saints-Cœurs en Algérie, ne se limitait pas au petit groupe de religieux et religieuses étudiant l’arabe, car on entendait dire que des personnalités importantes du pays  faisaient relire par les Sœurs les discours qu’ils devaient faire en arabe.

Au Liban j’ai continué mon  étude de l’arabe et découvert avec passion ce pays aux profondes racines chrétiennes. Ce fut ensuite pour moi une longue et belle aventure dominicaine à Mossoul, en Irak, où je fus enthousiasmé  de découvrir une chrétienté arabophone et qui parlait aussi l’araméen, chrétienté dont je n’ai cessé depuis d’étudier le patrimoine arabe et syriaque et d’en vivre aussi ! [19].

 

Les Patriarcats catholiques orientaux

Je me limiterai maintenant à présenter les  Patriarcats orientaux catholiques car ils sont très  profondément enracinés dans la langue et la culture arabes. Les  Patriarcats orthodoxes, sont certes plus nombreux que les Patriarcats catholiques, mais ils appartiennent habituellement à des mondes culturels qui, tout en y étant présents, dépassent le Proche Orient arabe : Patriarcats de Moscou, de Constantinople, de Sofia, du Kerala ou de Kiev. Ces patriarcats orthodoxes  sont aussi présents dans les villes patriarcales d’Antioche, d’Alexandrie, de Jérusalem, mais ils sont alors souvent de culture hellène et de langue grecque[20].

Evoquer avec insistance les catholiques orientaux, c’est une manière de les faire sortir de l’oubli ou de l’ignorance dans lesquels ils se trouvent trop souvent  auprès de beaucoup de catholiques occidentaux latins, lesquels identifient parfois « Orient » avec « Orthodoxie », et « Occident » avec « Catholicité » et par là semblent ignorer leurs frères catholiques orientaux[21] :  « Vous avez des frères catholiques orientaux ! » répétait à l’occasion, et parfois avec véhémence, le patriarche Maximos V Hakim [22].

 

Présentons maintenant[23] les titulaires de ces sièges épiscopaux catholiques, les plus vénérables de l’Eglise après celui de Rome, en remarquant au passage, que  dans l’Eglise catholique  nos Patriarches  sont plus importants au plan ecclésial que les cardinaux qui ne sont, canoniquement, que les curés des paroisses de Rome, et non des Chefs d’Eglises locales que sont les Patriarches.

 

Le patriarche d’Alexandrie des Coptes catholiques, S.B. Antonios Naguib est égyptien.

Le patriarche d’Antioche des Maronites, Mâr Béchara Boutros al-Ray, est libanais.

Le patriarche d’Antioche des Syriens catholiques, Mâr Ignace-Pierre VIII ‘Abd el-Ahad, est syrien.

Le patriarche d’Antioche  des Grecs-melkites catholiques, S.B. Grégoire III Lahhâm, est syrien[24].

Le patriarche latin de Jérusalem, S.B. Fouad Twal es jordanien.

Le patriarche de Babylone pour les Chaldéens, Mâr Emmanuel III  Delly est irakien.

Le patriarche de Cilicie pour les Arméniens catholiques, S.B. Narsès Bedros XIX Tarmouni est égyptien.

 

Voilà donc sept patriarches qui parlent parfaitement l’arabe et qui sont les Pères et les Chefs d’Eglises (pater et caput ecclesiae) de millions de chrétiens qui sont du monde arabe depuis des siècles, et qui sont tous des personnalités fort à l’aise dans la langue et la culture arabes : tous sont la nationalité d’un pays arabe et sont donc arabes[25].

Signalons que les villes de Beyrouth et de Damas constituent aujourd’hui sont à elles deux, comme une «Nouvelle Antioche»,  puisque  trois de nos    « patriarches d’Antioche », le syrien, le maronite et le grec-melkite, y ont leur résidence.
ainsi que les deux Patriarches orthodoxes d’Antioche, le Grec  et  le Syrien  qui résident à Damas.

 

Langue arabe et chrétiens d’Orient

Au Proche et au Moyen Orient la grande majorité des chrétiens parlent donc l’arabe, la langue de leurs pays,  ils célèbrent une partie importante de leur liturgie dans cette langue.

Il faut signaler le cas de l’Irak, où, si la majorité des chrétiens parlent en priorité l’araméen, dans sa forme appelée soureth, et si dans certaines régions ils parlent  plutôt le kurde ou le turcoman, ils n’en pratiquent pas moins habituellement et parfois exclusivement la langue  arabe.

La langue liturgique des Grecs est le grec, celle des Syriens et des Maronites est le syriaque occidental, celle des Coptes est le copte, celle des Chaldéens est le syriaque oriental, celle des Arméniens est l’arménien et celle des Latins de Jérusalem est le latin.

Mais pour tous ces rites, l’arabe est une langue liturgique pratiquement incontournable.

La langue arabe est une grande langue du christianisme et depuis longtemps. Le Père  Samîr Khalîl aime à dire : « Citez-moi une langue du christianisme qui, plus que la langue arabe, est toujours vivante et cela depuis des siècles ! [26]».

Etonnement et admiration en Algérie, lors de la visite du patriarche Maximos V Hakim, de nationalité égyptienne, qui, venu pour une visite officielle  au temps du président Boumediene, avait fait un magnifique discours en arabe[27]. Beaucoup en l’écoutant, se demandèrent d’où lui venait cette connaissance si parfaite de l’arabe, lui qui n’était pas musulman.

La langue arabe est bien la langue sacrée des musulmans, et son emploi par les chrétiens d’Orient bien connu des musulmans orientaux, mais cela est très souvent ignorée au Maghreb.

Etonnement aussi de bien des chrétiens d’Occident qui découvrent que des millions de leurs frères chrétiens, parlent arabe, étudient la théologie, célèbrent leurs liturgies et prêchent dans cette langue.

Voici maintenant quelques aperçus, fort brefs, non exhaustifs, pour manifester à nouveau l’importance de la langue arabe dans le christianisme oriental.

 

Au Liban et en Syrie

Les Maronites  publièrent à Alep au XIe siècle, un livre intitulé le  Hudâ, contenant des directives en matières canoniques et liturgiques. L’arrivée des musulmans dans la région avait imposé la langue arabe, et l’Eglise maronite adopta alors cette langue comme langue liturgique à côte du syriaque,  mais pendant des siècles l’arabe s’écrivit en caractères syriaques, c’est le Karshûnî[28].

En 2005, le Synode patriarcal maronite qui s’est tenu au Liban a décidé que les nouvelles traductions arabes des livres liturgiques seraient toujours faites à partir des textes originaux syriaques de ces liturgies[29].

Quant à la communauté arménienne, elle est souvent partagée au sujet de l’utilisation liturgique de leur propre langue.

Bien des Arméniens qui parlent arménien ne savent pas le lire ou l’écrire, et beaucoup d’entre eux sont plus à l’aise en arabe. A Alep, il y a ceux que l’on appelle  « les Arméniens de langue arabe » et les « Arméniens de langue arménienne», qui vont, les uns aux offices en arabe et les autres aux offices en arménien. Dans les églises arméniennes il y a souvent deux messes : l’une  en arabe et une autre en arménien.

Nombreux sont les dictionnaires arabes publiés par l’Imprimerie Orientale des Jésuites : du Maroc à l’Irak, qui ne connaît le « Belot », les divers Munjid[30] et  les grammaires arabes telles celle de Shartûnî.

Au XIXe siècle les Pères jésuites de Beyrouth ont édité une magnifique Bible en arabe en trois volumes et au XXe, ils en ont fait une nouvelle édition de la Bible en un, ou deux volumes, qui est l’équivalent arabe de la Bible de Jérusalem. Il existe aussi une édition de poche du Nouveau Testament qui est un vrai trésor pour les fidèles qui vivent dans le monde arabe et ailleurs.

 

Le domaine liturgique

Les rites catholiques présents au Liban et en Syrie ont édité en arabe leurs nouveaux missels et leurs bréviaires suivant la demande du Concile soucieux de voir toutes les liturgies faire leur aggiornamento.

Nous avons maintenant une nouvelle édition de l’Office grec melchite  traduit à partir de l’original grec. Cette traduction fut confiée à une commission liturgique présidée par Mgr Lutfî Lahhâm, devenu par la suite le patriarche Grégoire III, et elle fut publiée  durant le patriarcat de S.B. Maximos V Hakim, soit cinq  volumes : Kitâb al-salawât al-taqsiyya ‘ala madâr al-sanat, li-kanîsat al-rûm al-malakiyyin al-kâthûlik et  un volume pour la Semaine Sainte : al-‘usbû’ al-‘azîm al-muqaddas[31].

Chez les Syriens catholiques, il y a  maintenant un nouveau  missel pour la messe : Kitâb rutbat al-qaddâs hasab taqs al-kanîsat al-suryyânyyat al-rasûliyyat al-antâkiyyat[32].

Chez les Maronites il y a une nouvelle édition arabe du Shîmo, ou bréviaire : Salât al-fard al mârûnî, en six volumes.

Le Patriarche Stephanos II, cardinal Ghattas, précédemment patriarche des Coptes catholiques avait  fait procéder à une traduction arabe de la messe copte [33] : Quddâs al-qiddis Bâsîlîûs al-kabîr.

Cette traduction  toutefois semble avoir déplu à des responsables coptes orthodoxes qui ont pensé que la langue copte avait pratiquement disparue chez les catholiques[34]. Un récent entretien avec un jeune Copte orthodoxe originaire de Haute Egypte m’a confirmé l’importance de la langue arabe chez  les Coptes orthodoxes et l’opportunité de mieux la reconnaître au plan pastoral : « Seul le prêtre à la messe – m’a-t-il dit – emploie un peu la langue copte et il est seul à la comprendre. Tout le reste chez nous, prières, catéchèse, prédication se fait en arabe ».

 

Les documents d’Eglise en arabe

Les Pères Paulistes du Liban ont réalisé d’excellentes traductions arabes des grands documents officiels de l’Eglise et cela souvent sous la direction du père Hannâ al-Fâkhûrî : La traduction complète des textes du Concile : Al- majma’ al-fâtîkânî al-thânî : dasâtîr, qarârât, byânât, (Beyrouth, 1992). Le Catéchisme de l’Eglise Catholique : Al-ta’lîm al-masîhî li-l-kanîsa al-kâtûlîkiyya, (Beyrouth, 1999) : la traduction du Code de droit canon oriental.

Toutes les récentes encycliques des Papes sont accessibles en arabe et sont diffusées régulièrement par les nonciatures des pays arabes : parmi les encycliques qui ont eu le plus de succès  citons celle de Jean Paul II, Al îmân wa al’aql (la foi et la raison) ; Karamat  al mar’a « La dignité de la femme », et celle de Benoît  XVI, Allâh mahabba « Dieu est Amour ».

En Turquie l’effort de traduction en turc de ces documents a magnifiquement commencé grâce aux franciscains conventuels d’Istanbul , mais tous les grands documents de l’Église  ne sont pas encore accessibles en turc.

 

Les media chrétiens arabes

Il existe de nombreuses revues arabes chrétiennes : Al-Mashriq, des Pères Jésuites de Beyrouth,  Al-Masâra, des Pères Paulistes à Harissa, et celle des Missionnaires libanais : Al-Manârat. A signaler aussi les nombreuses éditions arabes faites par le Patriarcat Syrien- orthodoxes de Damas.

La place des Médias chrétiens d’expression arabe est à remarquer ici : pour la radio : Sawt al-mahabba « la voix de la charité » et au plan international Radio-Vatican,  dont l’émission en arabe est assurée quotidiennement par les Pères Maronites Mariamites. Pour la télévision, la chaîne Télé-lumière est regardée avec passion dans tout le Proche et Moyen Orient et par les fidèles  de l’émigration. J’ai constaté cela à  Istanbul  où, depuis quelques années, grâce à Télé-lumière, la télévision a pris un nouveau visage  pour les chrétiens d’Irak qui s’y trouvent.  C’est souvent du matin au soir que cette chaîne chrétienne est regardée.

N’oublions pas d’ajouter les textes arabes chrétiens  chantés par des « voix chrétiennes en Orient », par exemple celle de chanteuses comme Fayrûz,  du P. Mansour Labakî, de la sœur Kayrûz et de Wâdî al-Sâfî, et  tout récemment un beau CD de chants religieux arabes chantés par les Sœurs du Rosaire de Jérusalem.[35]


Le séminaire syro- chaldéen de Mossoul

Le Séminaire syro-chaldéen Saint-Jean de Mossoul, institué au XIXe siècle pour la formation du clergé chaldéen et syrien de l’Irak, fut confié durant un siècle aux Pères dominicains (1878-1978).

Ce séminaire qui était bi-rituel, chaldéen et syrien, a joué un grand rôle dans la vie spirituelle et culturelle  de l’Eglise en Irak. La connaissance de l’arabe y était excellente de même celle du syriaque et de cette langue d’étude qu’était aussi le français. Tout un clergé fort compétent dans les matières théologique, historique a pu écrire livres et articles dans un excellent arabe[36].

 

L’imprimerie des Dominicains à Mossoul

Le père Besson, le premier dominicain français venu à Mossoul au milieu du XIXe siècle, fonda une imprimerie, l’une des premières d’Irak,  qui avait pour but de subvenir aux besoins en livres pour les écoles que les Dominicains venaient de fonder à Mossoul et dans ses environs. L’imprimerie se développa  et édita la première Bible arabe de l’Irak ainsi que les livres liturgiques arabes et syriaques pour les rites chaldéen et syrien. Imprimer des livres en arabe durant l’Empire Ottoman, au XIXe siècle, était une chose courageuse ; c’était une vraie participation à la Nahda ou Renaissance de la culture arabe[37].

 

Bagdad et  la langue arabe

Au terme du Mahrajân Ephrem-Hunayn, précédemment évoqué, qui regroupa bien des arabisants, tels Gérard Troupeau, Fû’ad Ephrem al-Bustânî, le père de Halleux o.f.m., le père Anawati o.p., les participants furent invités à se déplacer pour une brève visite à Mossoul.

Beaucoup de congressistes participèrent à la célébration de l’Eucharistie dans l’église du couvent des Dominicains. C’est alors que le docteur Fû’ad Ephrem al-Bustânî, demanda qu’on lui donne la joie, au cours de cette messe, de lire un texte d’Isaïe, dans la traduction arabe éditée par les Pères de Mossoul, pour laquelle il avait beaucoup d’admiration[38].

 

Une nouvelle génération d’historiens de l’Eglise en Irak

Le Père Jean Maurice Fiey[39], dominicain,  fut un maître dans le domaine de l’histoire et de l’archéologie chrétienne de l’Irak, il passa quarante ans en Irak avant de terminer sa vie à Beyrouth. Son œuvre est considérable et il intéressa à ses recherches bien des prêtres de l’Irak. Plusieurs  de ses livres ont été traduits en arabe et j’ai constaté au Caire, à la bibliothèque de l’IDEO, qu’ils étaient souvent demandés par les lecteurs musulmans, surtout son  livre : Ahwâl al-Nasârâ fî khilâfat banî al-‘Abbâs[40], (Les chrétiens au temps des Abbassides). De même fut traduit en arabe son livre Mossoul chrétienne[41], sous le titre d’Al-masihiyya fî-l-Mawsil[42].

Nombreux sont les écrits du père Albert  Abouna[43], longtemps professeur de langue et de littérature araméenne au séminaire Saint Jean de Mossoul, concernant l’histoire de l’Orient et de l’Irak chrétien ; citons son histoire de l’Eglise syrienne orientale : Târikh al-kanîsat al-suriâniyya al-sharqiyya[44], et son livre très utile sur la littérature araméenne : Adab al-lughat al-arâmiyyat [45].

 

‘Al-Fikr al-Masîhî, la Pensée chrétienne

La revue mensuelle irakienne, al-Fikr al-Masîhî, et son directeur, le Père Yûsif Thomas, op, a reçu en 2007, la médaille d’or de l’Union Catholique Internationale de la Presse, il convient donc d’évoquer cette revue qui est une belle illustration de la place du texte arabe chrétien[46]. Cette distinction internationale récompense le courage de tous ceux qui ont eu la charge de cette revue chrétienne, unique en son genre en Irak, et ceci nous porte à l’espérance au sujet de ce pays, alors que, quotidiennement, nous attristent les nouvelles qui en parviennent, toutes plus terrifiantes les unes que les autres. La revue al-Fikr al-Masîhî a été fondée à Mossoul en 1964 par un groupe de prêtres et, en 1995, elle fut confiée aux Dominicains de Bagdad. Son directeur est depuis lors le Père Yousif Thomas[47]. Il s’agit d’une revue de formation et d’information chrétienne qui donne un enseignement catéchétique et théologique, évoque l’histoire chrétienne de l’Irak, rapporte les événements de la vie de l’Eglise et se fait l’écho des grands documents du Magistère.  La revue al-Fikr al-Masîhî réfléchit aussi sur des  problèmes comme le respect de la vie, l’écologie, la famille, l’oecuménisme, le dialogue interreligieux et les courants philosophiques contenporains. Rédigée dans une langue arabe parfaite, la revue rayonne dans bien des  pays arabes et dans la diaspora irakienne à qui elle partage toute une information en arabe, qui autrement ne pourrait pas parvenir à un public chrétien seulement arabophone.

 

Les Carmes de Bagdad

Parmi les grands arabisants de l’Irak moderne il faut mentionner le père Anastase Marie al-Karmelî (1866-1947), fondateur, en 1911, de la revue  Lughat al-‘Arab[48]. C’est le père Anastase qui accueillait souvent, au  couvent des Carmes de Bagdad,  le jeune Louis Massignon, lui aussi passionné d’arabe, lors de son séjour dans cette ville  en 1908. Massignon a su dire sa dette envers ce Père carme et envers l’Irak[49]. N’oublions pas le très grand linguiste de la langue arabe que fut le Père Augustin Marmadji (1882-1963), dominicain de la Province dominicaine de Toulouse, qui originaire de Mossoul fut professeur d’arabe à l’Ecole Biblique de Jérusalem[50].

 

En Egypte

C’est en Egypte que se trouve le plus grand nombre de chrétiens arabophones  du Proche-Orient,  environ 7 millions. Une traduction des textes du concile Vatican II a été réalisée en Egypte, ainsi qu’une traduction du code de droit canon oriental. Traduits aussi au Liban, ces deux documents ne font pas double emploi, car l’arabe égyptien et l’arabe libanais ont parfois des particularités de vocabulaire qui posent problèmes pour certains arabophones. Les librairies chrétiennes d’expression arabe sont très nombreuses au Caire,  citons la Maktabat al-Mahabba, où celle du Centre d’Etudes théologiques au quartier Sakkakini.

Bien connues au Caire sont les bibliothèques de l’Institut d’Etudes Orientales Chrétiennes des Pères franciscains au quartier du Mûskî et celle des Dominicains de l’IDEO au quariter d’Abbassiah[51], dans lesquelles les sections sur le monde arabe chrétien  sont particulièrement riches. Ayant rencontré récemment le patriarche copte catholique celui-ci me l’a dit clairement : «Nous, les Coptes, en Egypte, nous sommes de culture arabe ».

En Terre Sainte

Le Patriarcat latin de Jérusalem

 

La connaissance de la langue arabe est très remarquable parmi le clergé et les fidèles de l’Eglise latine de Terre Sainte. Le Bréviaire latin en arabe a été renouvelé après le concile de Vatican II : Kitâb salât al-sâ’ât[52]. Les Missels aussi ont été renouvelés : Kitâb al-quddâs al-yawmî[53]; Kitâb al-quddâs, ‘ayyâm al-ahhad wa al-a’yâd, ma’a al qirâ’ât[54], ainsi que le rituel pour l’administration des  sacrements : Kitâb al-tuqûs. Ces livres furent habituellement préparés par les longs travaux du père Georges Sâbâ. L’imprimerie des Franciscains de la Custodie de Terra Santa à Jérusalem, est l’une des premières à avoir été fondée dans le monde arabe. Les  missels et  bréviaires qu’ils imprimèrent furent l’arabisation des prières du rite latin et des chants grégoriens.

 

L’arabe : une  langue du christianisme

La dette du monde arabe est grande envers leurs chrétiens car ceux-ci furent souvent les artisans de la Nahda ou « renaissance » de la langue arabe au temps de l’Empire Ottoman, et ils sont de nos jours encore, de remarquables artisans de la culture arabe[55].

La langue arabe est une grande langue du christianisme et ceux qui ont la joie de pouvoir pratiquer cette langue savent combien la lecture privée ou solennelle de l’Evangile en arabe est savoureuse. La langue arabe rend admirablement le génie littéraire de ces textes sémitiques que sont les évangiles et peut aider à leur compréhension.

Lors de l’ouverture du Synode  pour l’Afrique par le pape Jean Paul II, le 10 avril 1994, la lecture de l’évangile fut faite en plusieurs langues, dont l’arabe. Ceci provoqua chez bien des Africains un changement de mentalité : la langue arabe n’était donc pas seulement une langue utilisée par les musulmans, elle était aussi l’une des langues du christianisme. Mgr Sélim Sayegh, archevêque latin d’Ammân évoquant le dialogue islamo-chrétien a dit que « c’est un dialogue naturel en Jordanie et enraciné. Un chrétien arabe n’a aucune difficulté à communiquer avec un musulman. Nous parlons la même langue, avons les mêmes racines culturelles et partageons le même pays »[56].

 

La langue arabe et  le dialogue islamo-chrétien au Proche Orient

Pour parler de la situation du dialogue interreligieux et interculturel en « Méditerranée orientale ». J’évoquerai donc la Turquie, la Syrie, le Liban, la Palestine, Israël, l’Égypte, la Jordanie et l’Irak, ces pays du Proche et du Moyen-Orient et je vous partagerai ma réflexion sur la langue parlée dans la plupart de ces pays : la langue arabe. Au cœur géographique de ces pays se trouve un trésor religieux et culturel,  qui symbolise tous les dialogues que nous désirons développer : c’est  la ville de Jérusalem, la métropole des religions monothéistes, le cœur géographique, historique et  spirituel du Proche Orient. C’est  à Jérusalem que le judaïsme a commencé, c’est là que le christianisme est né, et c’est là que l’islam a établi sa troisième ville sainte. A Jérusalem se rencontrent les cultures araméenne, hébraïque et arabe.

C’est vers Jérusalem, Urachalîm, al-Quds, al-Masjid al-aqsâ, cette ville trois fois sainte passionnément aimée et  âprement disputée, que l’on peut se tourner  pour prier le Seigneur et c’est vers elle « que montent les tribus, les tribus du Seigneur » (Ps., 122, 4). Fayruz, la chanteuse libanaise, a salué de loin cette  Ville de la Paix, Madinat al-salâm, vers laquelle « nos yeux  et nos cœurs se tournent sans cesse », mais  elle a pleuré sur Jérusalem, parce que la quasi-totalité des habitants de la région arabe ne peut pas y aller.  Cette ville n’a pas la vocation d’être le siège d’un gouvernement, ce serait la rabaisser, mais elle doit être reconnue comme la capitale spirituelle de l’humanité. Le destin religieux de Jérusalem invite juifs, chrétiens et musulmans à dialoguer afin qu’ils découvrent, ensemble, pourquoi son vrai nom  est Ville de la Paix .

 

Le dialogue religieux au sein d’une même culture

Le dialogue religieux et le dialogue culturel peuvent varier  d’intensité et de points d’impact, selon qu’ils se déroulent entre croyants de religions différentes   qui ont la même culture, ou  bien qui ont une culture  différente. A l’inverse de ce qui se passe souvent en Occident, les dialogues inter religieux réalisés dans le monde arabe, dialogue de la vie ou dialogue des spécialistes, sont habituellement vécus à l’intérieur du cadre d’une même langue, d’une même culture et d’une sensibilité commune.        C’est pourquoi dans les rencontres interreligieuses qui ont lieu dans le  monde arabe, on arrive très rapidement à voir émerger les vraies différences religieuses. Sur le fond d’une culture identique, ces différences  se révèlent plus nettement, et avec plus d’acuité, comme étant des différences fondamentales.

Pour illustrer l’immédiateté de la rencontre au niveau religieux, en contexte de culture identique, je vous rapporterai ce qu’un séminariste d’Irak m’a raconté.  Durant sa jeunesse, dans son quartier populaire de Mossoul, il avait été plusieurs fois battu, au coin des rues, à la sortie de l’école, par des camarades  musulmans qui voulaient le forcer à dire la shahada, c’est-à-dire à prononcer  la profession de foi musulmane. Ces jeunes élèves étaient de la même école, parlaient le dialecte mossouliote et vivaient dans les ruelles sous le même soleil ; c’est pourquoi entre eux se discernaient avec plus d’évidence les différences religieuses : malheureusement cette divergence ne s’exprimait pas en dialogue respectueux de la conviction d’autrui, mais à travers l’esprit batailleur de ces  garçons. Il y a fréquemment, dans l’ambiance musulmane des villes arabes et celle des campagnes reculées, un vrai harcèlement religieux envers les non-musulmans : « Pourquoi dites-vous  trois en parlant de Dieu… Comment Dieu pourrait-il avoir un enfant puis qu’il n’est pas marié… Pourquoi avez vous falsifié les évangiles… Puisque le Coran est la Parole de Dieu, pourquoi n’y croyez-vous pas… ? »

Dans le cas du dialogue islamo-chrétien en contexte européen,  tout ce qui est le propre au christianisme ou de l’islam est à première vue comme englobé et incarné dans les  différences culturelles, linguistiques, artistiques  et ethniques de deux mondes, de deux civilisations. Dans l’expérience française de ces rencontres, les différences religieuses entre monde chrétien et monde musulman sont habituellement perçues à travers la différence de civilisation entre Maghreb et Europe de l’Ouest. Ce sont alors les différences culturelles qui sont les plus voyantes et celles-ci invitent plus directement au dialogue des cultures, un dialogue plus nécessaire ici que dans le monde arabe. Pour Jacques Maritain, culture et civilisation sont une même réalité : Une religion forge une civilisation et un humanisme. Ce point nous invitera à apporter quelques nuances au sujet de  l’homogénéité de la culture arabe[57].

 

La langue arabe, un cadre pour le dialogue religieux

S.B. Mgr Antonios Naguib, patriarche des Coptes catholiques disait récemment : « Notre culture, à nous chrétiens d’Égypte, c’est la culture arabe ». La langue arabe est en effet la langue culturelle de millions de chrétiens égyptiens qui, à eux seuls, constituent numériquement la moitié des chrétiens arabophones.  Quant à la récente intronisation de Mgr Fouad Twal, comme patriarche catholique de Jérusalem, elle nous a introduit au cœur de la culture arabe chrétienne profonde : nous l’avons suivi de loin dans sa ville natale de Mâdabâ, en Jordanie, ville profondément arabe et chrétienne. Bien des musulmans ont vu à la télévision l’entrée du patriarche dans  L’église de la Résurrection, et se sont sentis, au plan culturel, très proches de cette manifestation arabe du christianisme.

Le Père Samîr Khalil, un jésuite égyptien de l’université Saint Joseph à Beyrouth, a révélé à beaucoup de nos contemporains, par les nombreuses éditions de textes arabes chrétiens qu’il a faites, la grande richesse du patrimoine des chrétiens d’expression arabe, cette littérature est souvent lue, avec intérêt, par  des lecteurs  musulmans. Parmi ces textes chrétiens en arabe, ils y a de nombreux  compte-rendu de dialogues entre chrétiens et musulmans.  Certains de ces dialogues étaient à haut risque, car toute indélicatesse envers la religion du calife pouvait être immédiatement châtiée. L’interlocuteur chrétien devait savoir présenter fidèlement sa foi tout en montrant le plus grand respect pour la religion de l’autre, et ceci exigeait de sa part beaucoup de prudence et de tact dans le choix de ses mots et dans l’expression de sa pensée. L’expérience séculaire de convivialité entre chrétiens arabes et musulmans arabes, leurs efforts de dialogues pacifiques doivent être pris en considération par les occidentaux qui, vivant souvent hors des grands univers de la « Cité musulmane », s’engagent dans le dialogue interreligieux sans avoir habituellement une expérience vécue comparable à celle de leurs coreligionnaires   orientaux.

Quant aux charismes propres aux Occidentaux, ils sont d’un grand apport pour les chrétiens d’Orient : leur liberté et leurs moyens d’information dans le domaine de l’étude scientifique des religions et leur amour de la clarté  pourront se révéler d’une grande aide  pour les chrétiens du monde arabe, habituellement  immergés dans les vastes univers musulmans où ils n’ont souvent pas la même liberté de recherche et d’expression. Par leur participation au dialogue les occidentaux manifestent, aux yeux des musulmans, l’importance du dialogue interreligieux et celle de la liberté d’expression en matière religieuse.

Au Proche et au Moyen Orient, des millions de chrétiens vivent donc leur christianisme dans le cadre de la langue et de la culture arabes, c’est dans cette langue que depuis des siècles ils prient, que leurs  théologiens  écrivent et que se font toutes les recherches bibliques et théologiques. L’utilisation pastorale  de l’arabe dans toutes les Églises orientales ne porte pas pour autant ombrage aux divers trésors  linguistiques et liturgiques qui leurs sont propres et dont elles vivent également. Les chrétiens orientaux de tradition syriaque, copte, grecque, arménienne, possèdent des trésors culturels particuliers dont profite, grâce à eux,  l’ensemble du monde arabe.         Cette variété de cultures religieuses évite à ces Églises de se lier à une conception étroite qui ferait d’elles seulement, en bloc, l’Église des Arabes. Par nature les chrétiens, où qu’ils soient, grâce à leur universalité ou catholicité,  échappent aux tentations des replis ethniques ou nationalistes.         Les Églises du monde arabe ont aussi beaucoup de fidèles qui résident maintenant au-delà des frontières orientales. Bien des Coptes, Maronites, Grecs, Chaldéens, Syriens et Arméniens, répandus aujourd’hui dans les régions occidentales, rencontrent de nouvelles cultures et ceci leur permet, à eux et à leurs Églises mères, d’entrer aussi en dialogue avec les chrétiens d’Occident, pour le plus grand bien spirituel de tous.

 

Le monde arabe est à la fois un monde arabe chrétien et un monde arabe musulman

Réaliser que les chrétiens du monde arabe possèdent, comme par nature, cette langue arabe qui est à la fois l’une des plus grandes langues du christianisme et  la langue sacrée du monde de l’islam et de bien des pays musulmans, nous laisse deviner à quel point ces chrétiens  possèdent un  atout de taille et une  préparation enviable pour participer  à des  dialogues islamo-chrétiens. Ils peuvent aussi, de ce fait,  aider des dialogues islamo-chrétiens qui se déroulent hors du monde arabe, car leur connaissance des réalités musulmanes est habituellement fort développée et leur donne un accès direct aux grands textes arabes de la religion musulmane. Du fait que les chrétiens orientaux ont eu et ont toujours une expérience différente de celle des chrétiens occidentaux, un échange d’expérience, un dialogue entre eux,  peut se révéler profitable pour tous. On peut ici, signaler ou rappeler que dans l’Église catholique, les sept plus grands personnages après le Pape, c’est à dire nos patriarches d’Orient, ont tous la nationalité d’un pays arabe. Comme ces Patriarches ont une connaissance  personnelle remarquable de la langue et de la culture arabo-musulmanes et des réalités en jeu dans le dialogue, il est prudent et profitable, surtout pour des chrétiens occidentaux, de les écouter et de les interroger sur les questions qui touchent au dialogue islamo-chrétien sur lesquels ils se prononcent d’ailleurs assez souvent.

Le patriarche grec melkite catholique, Maximos IV, qui était patriarche au temps du concile Vatican II a fort bien évoqué l’expérience des chrétiens du monde arabe dans le domaine des réalités du monde musulman. En 1957 il pouvait dire : « Nous chrétiens (du monde arabe), tout en nous attachant à nos croyances et à nos rites, nous connaissons beaucoup de choses sur l’islam et beaucoup parmi nous connaissent le Coran, le droit musulman, et l’histoire des musulmans. Aussi sommes-nous prêts à comprendre la situation de musulmans et à collaborer avec eux. Pourtant, où sont les musulmans  qui connaissent quelque chose de vrai au sujet du christianisme? C’est pourquoi on nous impute souvent l’impiété »[58]. Bien souvent en effet les chrétiens sont traités par les musulmans de kouffar, (mécréants, impies,  associationnistes) ce qui est une offense très douloureuse.

A cette connaissance de l’arabe par des centaines de milliers de chrétiens, qui constitue un trésor  pour le christianisme, il faut ajouter  l’héritage culturel propre des chrétiens de l’Irak et de plusieurs régions avoisinantes. Ceux-ci en effet, outre l’arabe, ont souvent une excellente connaissance du  Syriaque, langue qui de nos jours est en train de se révéler extrêmement éclairante pour étudier l’histoire des régions dans lesquelles l’islam a pris naissance.

 

L’Irak et la rencontre des cultures

Récemment des amis chrétiens d’Irak me disaient qu’ils n’avaient jamais cherché à dialoguer avec des musulmans au plan religieux : « Au contraire il ne faut jamais parler religion avec eux, cela risque de mal finir… ». Ce témoignage nous rappelle que ces chrétiens se savent très minoritaires et souvent très fragiles.  Certes ils parlent bien l’arabe et ont étudié la culture arabe, mais cette culture, disent-ils souvent « ce n’est pas la nôtre: nous sommes de culture et de langue araméennes. La culture arabe, on la connaît, ce n’est pas la nôtre,  on la laisse de côté car on ne vit pas d’elle ».  En les écoutant j’ai senti aussi combien les chrétiens d’Irak, surtout les Assyro-chaldéens et les Syriens de rite, ont un rapport différent avec la langue et culture arabes que les chrétiens de Jordanie, d’Égypte, de Terre Sainte  ou même en général avec ceux de Syrie. La grande majorité des chrétiens d’Irak parle le « soureth » qui est une forme vivante de la langue araméenne, telle qu’on devait la parler en Palestine du temps de  Jésus. C’est la vraie lichanné «  notre langue maternelle », , que l’on parle toujours en famille, y compris quand on habite Marseille[59]. Cette langue, du fait de la dramatique émigration des chrétiens d’Irak, est en train de devenir une langue internationale. On la parle maintenant en Californie, à Detroit, au Canada, en Suède, en Hollande, en Allemagne, en France et en Australie et ailleurs encore. Aux dernières nouvelles l’Ecole des langues orientales de Paris vient de mettre le  Soureth à son programme[60].

Par contre en Égypte, au Liban, et partout où les chrétiens arabes ou arabophones ont perdu la pratique de leurs langues primitives respectives, par exemple les Coptes d’Égypte à qui les Mameloukes circassiens ont interdit brutalement de parler copte,  la réaction est différente de celle des chrétiens araméens arabophones de Mésopotamie, elle est beaucoup  plus « arabe ». On trouve en Irak des langues qui se rattachent à trois familles  linguistiques totalement différents entre eux : les langues sémitiques avec l’arabe et l’araméen; les langues ouralo-altaïque avec le turkmène, et les langues indo-européennes avec le kurde qui est une langue proche du persan.

 

Lieux du dialogue entre chrétiens et musulmans arabes

Il est frappant de constater à quel point les chrétiens d’orient on une connaissance vécue du monde musulman, y compris dans ses sources religieuses. Les programmes musulmans à la télévision, les appels à la prière du haut des mosquées, les programmes d’étude dans les écoles et dans les universités font que bien des chrétiens peuvent facilement par exemple  réciter des passages entiers de livres sacrés de musulmans, vous parler d’une façon très compétente de l’histoire des peuples musulmans, citer en arabe des textes et des poèmes des grands écrivains arabo-musulmans. Ces chrétiens possèdent donc, apparemment comme sans trop d’efforts, des richesses culturelles qu’un occidental orientaliste ne pourra presque jamais posséder, à ce point,  même au prix de très longues études. Vraiment les chrétiens d’orient possèdent de grandes richesses culturelles en vue du  « dialogue religieux ».

 

La vitalité du dialogue en Orient arabe

Les réalisations  en matière de dialogue religieux au Proche et au Moyen orient sont innombrables et de grande qualité, nous en évoquerons quelques unes. Au niveau des responsables chrétiens comme des responsables musulmans : Patriarches catholiques et orthodoxes, évêques, théologiens orientalistes, religieux et laïcs, les contacts et rencontres sont très nombreux avec des Imams, des ulémas et des intellectuels musulmans. La télévision catholique libanaise Sat Nûr, « Télé lumière » en est un témoignage visible.

Le Liban compte des instituts de sciences religieuses consacrés au dialogue religieux, souvent en lien avec l’université Saint-Joseph de Beyrouth, quant à  l’imprimerie catholique, Dâr al-Mashrîq, fondée par les Jésuites, c’est l’une des plus fameuses imprimeries du monde arabe. On pourrait citer bien des Pères jésuites qui ces dernières années ont été de grands promoteurs d’un dialogue culturel basé sur la connaissance scientifique de la pensée et de la mystique musulmanes : c’est le cas des pères Louis Pouzet, marseillais, du Paul Nwiya, irakien et du Michel Allard. De nos jours, les meilleurs dictionnaires « arabe -français et français-arabe », utilisés dans les pays arabes du Maroc au Yemen ont été composés et édités par les Jésuites du Liban!

En Jordanie, les chrétiens sont peu nombreux, mais le rayonnement des écoles tenues par des congrégations catholiques a fait régner un réel esprit de convivialité entre chrétiens et musulmans. Le prince Hassan, oncle du roi est très actif dans le dialogue islamo-chrétien.

En Palestine et en Israël on n’a pu qu’admirer, à notre époque, les homélies et les documents publiés par le Patriarcat latin de Jérusalem, dans lesquels le dialogue est sans cesse prôné entre chrétiens, juifs et musulmans. Israël constitue un lieu de rencontre religieuse extrêmement riche grâce au  domaine des études bibliques.

En Syrie bien des gestes amicaux ont été échangés entre chrétiens et musulmans lors de la visite à Damas du pape Jean Paul II, et bien sûr aussi, beaucoup, avant et après cette visite historique.

Pour l’Irak, je dirais volontiers, « qu’en temps normal », on a toujours constaté une bonne convivialité entre chrétiens et musulmans, entre les chrétiens entre eux et des musulmans entre eux : Catholiques et Orthodoxes,  Sunnites et Chiites. Bien des prêtres, religieux, religieuses, laïcs pratiquent fort bien le  dialogue de la vie et souvent celui de la vie intellectuelle de recherche de la vérité. L’Irak a connu à notre époque de grands lettrés tant chrétiens que musulmans qui vivaient selon l’esprit du dialogue des cultures et bien  des responsables ecclésiastiques passionnés  de dialogue interreligieux.  La revue irakienne de formation et d’information chrétienne al Fikr al masihy, « la Pensée  chrétienne », connaît un grand rayonnement dans le pays et  dans les pays arabes voisins. L’hôpital Saint Raphaël de Bagdad tenue par les Sœurs dominicaines de la Présentation de Tours, a toujours vu affluer une foule de patients venant de familles musulmanes et parfois parmi  les plus importantes, on peut dire que c’est un haut lieu du dialogue de la charité et de la vie.

L’Égypte est très riche dans le domaine de la rencontre entre chrétiens et musulmans. Un écrivain musulman comme Taha Hussein, dont l’épouse était chrétienne, a vécu comme ministre de l’éducation nationale, une remarquable ouverture au dialogue culturel et religieux.  Le XXe siècle a vu se développer  bien des groupes  et institutions qui pratiquent le dialogue de la vie et celui de la recherche culturelle. Les Écoles de Haute Égypte fondées par le père Ayrouth, jésuite égyptien et  l’Institut dominicain d’études orientales, l’IDEO qui fut fondé après la deuxième guerre mondiale par le père Georges Anawati, dominicain égyptien et les pères Jomier et de Beaurecueil, dominicains français[61].  Pendant des années j’ai participé à l’accueil des  étudiants et des  chercheurs dans la très riche bibliothèque de l’IDEO. J’y ai reçu d’innombrables lecteurs musulmans et là je crois avoir pratiqué très souvent avec eux, un vrai dialogue islamo-chrétien qui apportait aux uns et aux autres bien des découvertes intellectuelles et beaucoup d’amitiés, y compris spirituelles. Lors de l’inauguration des nouveaux bâtiments de la Bibliothèque, en 2002, le Mufti de la République était venu en personne, ainsi que le ministre des cultes et un  représentant de l’université d’al-Azhar. Il y avait aussi le pape Chenouda III, patriarche  des Coptes orthodoxes, S.B. le patriarche Moussa Daoud, cardinal préfet de la Congrégation pour les Églises Orientales, le Maître de l’Ordre dominicain et bien d’autres personnalités encore, qui manifestèrent leur estime pour le travail qu’accomplissent au Caire les Dominicains pour le développement du dialogue islamo-chrétien.

Le centre des pères Comboniens à Zamalek, où des membres de l’IDEO enseignent souvent,  propose à des prêtres, religieux et laïcs une formation à la langue arabe et à la civilisation arabo-musulmane en liaison avec l’Institut des Pères blancs de Rome, le PISAI. Le Centre d’études chrétiennes orientales des Franciscains au quartier du Mouski, ouvre aussi largement sa belle bibliothèque aux étudiants musulmans. Les Pères jésuites, par leur célèbre collège de la Sainte Famille et par bien d’autres centres encore, donnent à l’Égypte des cadres bien formés et acquis à la convivialité entre tous les Égyptiens.

 

Les  écoles : des lieux éminents de dialogue

Le sujet est immense et magnifique : la présence des Écoles tenues par des congrégations chrétiennes est un fait majeur de la vie culturelle au Proche  Orient, mais il est bon de rappeler les belles oeuvres de nos ancêtres et de nos contemporains.  Je commencerai par une anecdote. Au Caire, une sœur de Saint Vincent de Paul me racontait qu’en début d’année scolaire, à la rentrée des classes, il y avait au jardin d’enfants des petits drames « interreligieux ». Des petits enfants se disputaient, criaient et se frappaient en se repoussant les uns les autres : « Ma maman m’a dit que je ne devais pas parler ou jouer avec des chrétiens ou des chrétiennes car ils vont aller en enfer ». C’est alors que l’admirable travail pédagogique des sœurs commence  auprès des enfants et auprès de leurs parents. Après les années passées dans ces écoles, on peut constater qu’en Égypte, au Liban, en Jordanie et ailleurs encore, de  très nombreux  jeunes chrétiens et musulmans ont appris auprès des Sœurs, des Pères et des Frères des Écoles chrétiennes, à vivre ensemble et que par la formation humaine qu’ils y ont acquise, ils sont devenus par leur ouverture aux autres, les porteurs du véritable et seul avenir de leurs pays. A Amman les Sœurs du Rosaire de Jérusalem, congrégation composée uniquement de sœurs arabes,  dirigent quatre écoles de grande importance où se forme bien des jeunes  chrétiens  et musulmans de la Jordanie. C’est pourquoi on doit mieux faire connaître en Occident le travail souvent insoupçonné des écoles tenues par des congrégations chrétiennes qui ont un  effet très bienfaisant sur la culture et la convivialité entre chrétiens et musulmans.

 

Le sujet par excellence du dialogue,  Dieu lui-même

Le petit frère André, alias « Louis Gardet »[62], m’a redit un jour ce qu’Etienne Gilson lui avait dit : «Lorsque vous serez parmi les musulmans c’est le De Deo Uno  qu’il vous faudra enseigner!»[63]. Le grand penseur chrétien indiquait par là à l’éminent islamologue chrétien que le traité théologique consacré à « Dieu, ses attributs et la destinée de l’homme » était sans doute un sujet très approprié pour le dialogue religieux. C’est ce conseil que personnellement j’ai toujours essayé de pratiquer dans mes rencontres avec des musulmans. Ceux-ci m’ont toujours parus extrêmement heureux qu’on parle de Dieu avec eux. Les « Livres et les Prophètes » sont des sujets difficiles à aborder rapidement. Les « Beaux Noms de Dieu » du subha, ou chapelet musulman, peut constituer un sujet de dialogue.

Lors de sa venue à Istanbul, en décembre 2006, le pape Benoît XVI, a visité la mosquée Sultan Ahmed, la mosquée bleue. Là il fut conduit au cœur de l’édifice, face au mihrâb : le mufti de la République et le ministre des cultes lui faisant les honneurs de cet édifice qui date du XVIIe siècle. Alors qu’il était devant le mihrâb, ce lieu qui indique la direction de la prière,  le pape, s’est  recueilli quelques instants. Par la suite il a expliqué qu’il s’était alors tourné intérieurement vers Dieu, Créateur et Providence pour tous les hommes.  Temps de prière intense, donc, dans un lieu qui pour le monde de l’islam est une invitation à la prière. La télévision en montrant Benoît XVI en adoration devant Dieu a contribué à changer  chez beaucoup l’image que l’on se faisait  en Turquie,  du  grand représentant des chrétiens. C’était donc un homme de Dieu, humble devant le  Créateur. Cette attitude lui attira bien des cœurs de croyants à travers le monde.

Ce geste valait sans doute beaucoup de dialogues…

____________________________________________

Jean-Marie Mérigoux

Bibliographie:

- art « Riccoldo da Monte di Croce », Dictionnaire de Spiritualité, XIII.

« Va à Ninive ! » Un dialogue avec l’Irak, Le Cerf, 2000

A paraitre en 2012 :

au Cerf : « Vers d‘autres Ninive », Lettres 1985-2000

à La Thune, Marseille, « Entretiens sur l’Orient chrétien », recueil d’articles.

 

 

 


[1] Proche Orient Chrétien, Tome 47,  fasc.  1-3. Jérusalem –Beyrouth, 1997, p.8.

[2] Jacques Maritain, Religion et culture, II, § 8 (Oeuvres complètes, Paris-Fribourg, vol. IV, pp. 221-222)

[3] Idem

[4] Actes des Apôtres, 11, 26 ; Cf. Paul Bony, Saint Paul …tout simplement, Paris, Les éditions de l’Atelier, ­1996, pp.14-15.

[5] Cf. ibidem, p.380

[6] G. Troupeau, « Eglises et chrétiens dans l’Orient musulman », Histoire du christianisme, Desclée, vol., 4, p. 381.

[7] En arabe on distingue facilement entre Suryân, qui signifie chrétien de l’Eglise d’Antioche, l’ancienne capitale de la Syrie « chrétienne », et sûrî, qui désigne un citoyen de la République de Syrie.

[8] Le soureth.

[9] G. Troupeau, op cit, p.381.

[10] Cf. Georges Anawati, « Factors and effects of arabization and islamization in medieval Egypte and Syria”, in Islam cultural change in the middle ages, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1975.

[11] Cf. Gérard Troupeau, Eglises et chrétiens dans l’Orient musulman, Histoire du christianisme, Desclée,  Vol. 4, 1993, pp.375-456.

[12] Pour une brève évocation de Bayt al Hikmat, cf. Jean-Marie Mérigoux, op, « Bayt al-Hikmat », in « L’Irak, Bagdad et les Abbassides », Université dominicaine  sur  internet,  «  Domuni » http://wwwstjerome.domuni.org

[13] « La rédaction du MIDEO », Georges Chehata Anawati, o.p. (Alexandrie, – juin 1905-Le Caire, 28 janvier 1994), MIDEO 22, éd. Peeters, 1995,  1-72.

[14] F. Nau, Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie du VIIe au VIIIe siècle, Paris, 1933.

[15] Cf. G. Troupeau, « Littérature arabe chrétienne », dans Dictionnaire des littératures, Paris, Larousse, t 1,  89-90.

[16] Cf. Voix de l’Eglise en Orient, Desclée de Brouwer,

[17] Voir : Jean-Pierre Jossua, Le Père Congar, la théologie au service du peuple de Dieu, le Cerf, 1967 ; Yves Congar, Journal du Concile, 2 tomes, Le Cerf, 2002.

[18] Va à Ninive !, p. 24- 30.

[19] Jean-Marie Mérigoux, op, Va à Ninive Un dialogue avec l’Irak, Paris, le Cerf, 2000, pp. 25-30, 55-57

[20] Voir : Christine Chaillot, vie et spiritualité des Eglises orthodoxes orientales des traditions syriaque, arménienne, copte et éthiopienne, le Cerf, 2011.

[21] Signalons que le mot « uniate, uniates » est pratiquement ignoré en Orient arabe catholique, et comme il est souvent « péjoratif » et il est impropre  à désigner des fidèles qui sont pleinement « catholiques ». Sur ce sujet voir : Mgr Néophytoss, Edelby, Archevêque titulaire d’Edesse, Conseiller patriarcal, Réalité et vocation des Eglises orientales catholiques, « Voix de l’Eglise en Orient », D. de B, 1962, p. 33 : « Les orientaux unis sont, depuis quelques temps, le bouc émissaire de certains œcuménistes catholiques autant que de l’orthodoxie. Si, grâce à l’exemple entrainant du Pape Jean  XXIII, ils jouissent aujourd’hui de plus d’intérêt dans les milieux catholiques officiels et dans l’opinion catholique mondiale, un certain œcuménisme naissant, faisant écho à l’orthodoxie, affecte de les considérer comme un des principaux obstacles à l’union et tente, par tous les moyens, de les écarter du dialogue catholique-orthodoxe. L’auteur de ces lignes est résolument un de ces catholiques « unis » ou, si l’on veut « uniates ». Le sens péjoratif que l’orthodoxie attache au mot « ounia », « uniate » ne l’effraie pas. En eux mêmes, ces mots n’ont rien de méprisant.  Ensuite, dans un certain sens du moins, le choix du mot « ounia » peut être utile, dans la mesure  précisément où  il met en garde contre l’identification de l’ounia avec l’union ».

[22] VAN p. 323-324.

[23] Il s’agit des Patriarches qui étaient en fonction  en 2007 ; voir, plus haut, dans la première conférence la liste des Patriarches en 2011.

[24] Comme le patriarche grec catholique d’Antioche possède aussi les titres patriarcaux d’Alexandrie et de Jérusalem, la nationalité égyptienne et la nationalité libanaise lui sont automatiquement octroyées par les gouvernements de ces deux pays.

[25] Cf. le livre du père Jean Corbon (Al-’ab jân Kûrbûn)Kanîsat al-mashriq al-arâbîyyi, (l’Eglise des Arabes), Beyrouth, 1996.

[26] Cf. VAN, p. 176.

[27] Cf. La revue du patriarcat melchite : « Le Lien », numéro spécial, 3/1978, « Maximos V en Algérie ».

[28] Cf. Gérard Troupeau,  art « karshûnî »,  E.I., 2,

[29] La préparation de ce Synode a commencé en 1985 sous la conduite du Père Yoakim Moubarak.  Les actes du Synode viennent d’être publiés: Al Majma’ al bâtrîarkî al mârûnî, Bkirkî, Liban, 2006.

[30] Le Belot et les Munjid, sont des dictionnaires : le père  jésuite français,  Jean Belot (1822-1904),  composa en 1857, un dictionnaire bilingue « français –arabe » suivi, en 1883, de son fameux  dictionnaire « arabo-français », Al-farâ’id  al-durriyyat,  ouvrages qui connurent  de très  nombreuses  rééditions.

[31] Jounieh, Liban, 1998-2000.

[32] Jounieh, Liban, 1978  et, en 1991, à  Istanbul, une édition avec le texte turc.

[33] Le Caire, 1990. Le rite copte, issu du rite byzantin, s’est développé  en adoptant bien des éléments de l’héritage proprement égyptien du peuple chrétien d’Égypte, en utilisant l’ancienne langue égyptienne écrite en lettres grecques, c’est-à-dire la langue copte, et en utilisant bien des symbolismes propres à la vallée du Nil dans lequel il s’est développé. Ce rite est manifestement bien plus « égyptien » que le rite byzantin qui n’avait su le devenir à l’époque où il était partout répandu dans le pays.

[34] Le mot « copte » veut dire « égyptien », mot qui vient du grec : aigyptos, lequel vient de l’égyptien ancien gou-ptah, c’est-à-dire le pays où se trouve le « Temple du dieu Ptah », à Memphis, sur le Nil, à 35 Km au sud du Caire.

 

36  Et encore la chorale de la septième université chrétienne du Liban, l’université Notre-Dame fondée par le Père François Eid, précédemment supérieur des Mariamites et actuellement évêque Maronite d’Egypte et d’Afrique.

[36] Cf. VAN, 87-122 et 446-449.

[37] Pour  les livres arabes imprimés chez les Dominicains à Mossoul cf.  M.W. Albin, « Preliminary Bibliography of Arabic Books printed by the Dominican Father in Mosul », MIDEO, 16.

[38] Fu’ad Ephrem al-Bustany fut président de l’Université libanaise. Il est l’initiateur de l’Encyclopédie libanaise Dâ’irat al-ma’ârif, (Beyrouth,  premier volume en 1957).

[39] Cf. Jean-Marie Mérigoux,  In memoriam : « Père Jean Maurice Fiey, op, 1914-1995 »,  Studia iranica, 26, Paris, 1997, 127-131.

[40] Beyrouth, 1990

[41] Beyrouth  1957

[42] Bagdad, 2000.

[43] Il fut disciple du Père Raymond Tonneau o.p., professeur de patrologie syriaque au Séminaire de Mossoul.

[44] En 3 volumes,  Beyrouth, 1986

[45] Beyrouth, 1970

[46] Web site de la Pensée chrétienne : www.alfikr-almasihi.com ; email : dominica@uruklink.net

[47] Le Frère Yousif  Mirkis Thomas est né à Mossoul en 1949, d’une famille chaldéenne originaire du Nord de l’Irak. Au terme de sa formation au Séminaire Syro-Chaldéen de Mossoul, il entra dans l’Ordre dominicain. En 1980, il fut ordonné prêtre à Mossoul par l’évêque de Zakho. Docteur en théologie, il étudie aussi l’éthnologie. Le Père Yousif est à Bagdad, l’un des fondateurs du Centre de théologie pour les laïcs et dirige la plus importante librairie chrétienne d’expression arabe. Il enseigne au Grand Séminaire patriarcal, transféré récemment pour des raisons de sécurité de Bagdad à Ain Kawa, près d’Erbil, dans le Nord.

[48] Il écrivit aussi une présentation de la langue arabe : Nushû’u al-lughat al–arabiyya wa numûhâ wa ‘ktihâluha »,  Le Caire 1938.

[49] Cf. Jean-Marie  Mérigoux, « La reconnaissance de Massignon envers l’Irak », La Vie Spirituelle, 1977, 434-443.

[50] La revue al-Fikr al-Masihy de Bagdad lui a rendu  hommage,  avril 2009, pp. 65-66,

[51] L’Institut Dominicain d’Etudes Orientales.

[52] Amman, 1994

[53] Jérusalem, 1998

[54] Jérusalem, 1988.

[55] Rappelons  que le journal égyptien al-Ahrâm, a été fondé au XIXe siècle par des chrétiens venus de Syrie.

[56] Cf. la revue « Peuples du monde », septembre 2007, p. 27

[57] Cf. Jacques et Raïssa Maritain, Religion et culture, Œuvres complètes, Fribourg-Paris, vol. IV, 1983, pp.198-201.

[58] Cf.  « Maximos IV, l’Orient conteste l’Occident », p. 110-111.

[59] Cf. VAN, p. 190.

[60] Cf. Bruno Poizat,  Manuel de Soureth, initiation à l’Araméens d’aujourd’hui, parlé et écrit, Paris, Geuthner  Manuels, 2008.

[61] Jean-Jacques Pérennès, Georges Anawati (1905-1994), Un chrétien  égyptien devant le mystère de l’islam, Paris, Cerf, 2007.

[62] Cf, Maurice Borrmans, Louis Gardet (1904-1986), Philosophe chrétien des cultures et témoin du dialogue islamo-chrétien, Paris, le Cerf, 2010.

[63] Cf. VAN p. 35.