Pour une théologie de la communication Fr. Manuel Rivero O.P.

15 octobre 2011 à 9 h 30

Séminaires

MARTÍNEZ DIEZ, Felicísimo. Teología de la comunicación . Madrid. Ed. BAC. 1994. 385p.
Dans le contexte social actuel caractérisé par le grand développement des sciences de la communication, l’A. propose un essai d’une théologie de la communication. Il s’agit d’une approche de la communication humaine dans la perspective de la foi et de la Révélation. Cette étude est divisée en quatre grandes parties : 1) Théologie et communication. 2) Fondements théologiques de la communication. 3) La dimension théologique de la communication. 4) Théologie des moyens de communication sociale.

 

1) La méthodologie utilisée : Cet ouvrage représente un apport nouveau pour les sciences de la communication ainsi que pour la théologie. Une telle réflexion peut étonner dans le milieu universitaire de l’enseignement de la communication. Lors de la présentation du premier Dictionnaire des sciences de la communication en langue espagnole, l’A. qui y avait contribué en rédigeant un article sur notre sujet, eût à répondre à répondre aux questions suivantes :  » Qu’appelez-vous théologie de la communication ? Fallait-il inclure un article si étrange dans ce dictionnaire ? Qu’est-ce que la théologie ?  » (p.5). Ce livre n’a pas été rédigé dans le but de devenir un manuel de théologie de la communication. Il ne constitue pas non plus une thèse. L’A. présente des hypothèses qui pourront éventuellement mûrir jusqu’à devenir une thèse. Les objectifs sont par conséquent modestes : rassembler des éléments de la tradition théologique, analyser les expériences vécues dans la communication humaine, élaborer des hypothèses interprétatives du phénomène de la communication humaine dans la perspective théologique … Ce faisant, il favorise le dialogue entre les sciences de la communication et la théologie.
L’A. pense en théologien catholique. Dominicain, il intègre l’héritage thomiste dans son analyse de la communication. La théologie, comme l’indique son étymologie, signifie  » discours sur Dieu « . Dans la tradition thomiste, l’objet central de la théologie est Dieu. Etant donné que Dieu agit dans l’histoire de l’humanité, il est impossible de réfléchir sur Dieu sans étudier la présence active de Dieu au cœur des réalités humaines dont la communication. Dans l’économie chrétienne du salut, l’accès au mystère de Dieu passe par des médiations. Saint Thomas d’Aquin pensait déjà que quelque chose de la nature des causes apparaissait dans les effets ( cf. p.13). Par conséquent, la communication peut être analysée non seulement en fonction des technologies nouvelles, de la psychologie et de la sociologie, mais aussi du point de vue de la foi et de la Révélation biblique.
L’A. fait œuvre de théologien en regardant le phénomène de la communication du point de Dieu, avec Dieu, selon la volonté de Dieu manifestée dans la Bible. Il précise que cette théologie de la communication ne constitue pas  » une théologie de deuxième catégorie  » (p.19). Si la théologie vise la connaissance de Dieu, tout ce qui concerne le chemin de l’homme vers Dieu et l’accomplissement de sa vocation, concerne au premier titre l’œuvre théologique. Dieu s’est manifesté dans l’histoire de l’humanité et dans la nature humaine. Par conséquent, la Christologie occupe une première place dans cette réflexion qui sera complétée par les différentes composantes de la théologie dogmatique : la Trinité, le Saint Esprit, l’Ecclésiologie …
L’A. considère dépassée la séparation de la théologie en deux parties : théologie dogmatique et théologie appliquée qui comprendrait la théologie morale, la théologie pastorale … Il préfère aborder le mystère de Dieu comme  » un corps compact où tout est en interrelation  » (p.19).

 

2) La communication :  » lieu théologique « L’ouvrage commence par une évocation du discours de saint Paul à l’aréopage d’Athènes commenté par le pape Jean Paul II dans l’encyclique  » Redemptoris missio  » (n°37). Pour Jean Paul II, le monde de la communication forme le premier aréopage des temps modernes où sont débattus les problèmes sociaux, culturels et religieux. Les technologies de la communication ont entraîné, selon le pape, une nouvelle culture, un nouveau langage et de nouveaux comportements. Cet enjeu de la communication dépasse la simple utilisation des techniques pour démultiplier l’annonce de l’Evangile. Par ailleurs, l’A. affirme que  » l’aréopage de la communication est aussi un lieu théologique et un lieu de débat théologique. Ce n’est pas uniquement un lieu où sont débattues les idées et les croyances théologiques. C’est aussi un lieu d’authentiques expériences théologiques. Dans la pratique de la communication entrent en jeu des expériences théologales significatives : l’amour et la communion, la vérité et le dialogue, la justice et la solidarité. Des éléments opposés y entrent aussi en jeu : la haine et l’absence de communication, le mensonge et l’isolement, l’injustice et l’absence de solidarité …  » (p.XIV). Il revient au théologien d’opérer un discernement théologique dans un univers de grâce et de péché. Le monde de la communication connaît la bataille entre la vérité et le mensonge, la justice et l’injustice … Le regard de l’A. évite deux écueils : l’angélisme et la diabolisation de la communication et des media.
Pour analyser le phénomène de la communication humaine, l’A. fait appel aux clés interprétatives de la tradition théologique : la création, la Révélation, la théologie trinitaire … Il va se produire un double effet bénéfique et pour la théologie qui reçoit les lumières de l’expérience humaine et pour la science de la communication qui peut s’inspirer des réflexions de la foi et de la Révélation. Le grand prophète canadien de la sociologie de la communication, Herbert McLuhan, aimait à solliciter les théologiens pour faire avancer ses recherches. D’autre part, la réflexion théologique pourrait aussi se renouveler au contact des sciences de la communication à l’exemple du travail théologique de saint Thomas d’Aquin qui n’hésita pas à entrer en dialogue avec Aristote et à utiliser toutes les lumières de sa philosophie païenne au service d’une meilleur compréhension et d’une exposition actualisée du mystère chrétien.
L’aréopage d’Athènes fut pour l’apôtre Paul un véritable défi. Pour l’église d’aujourd’hui, l’aréopage d’Athènes (Ac 17) représente  » un modèle et un défi  » (p.XV). Pour l’A., l’Eglise missionnaire doit découvrir en tout temps les  » semences du Verbe  » et  » la présence de Dieu qui est arrivé le premier  » (p.XV).
La théologie de la communication représente un élément important pour  » la nouvelle évangélisation  » dans la mesure où les media constituent l’aréopage des temps modernes.
En accord avec le mystère de l’Incarnation et la théologie de saint Irénée de Lyon ( » Seulement ce qui est assumé est sauvé « , cité à la p.38), l’A. montre la nécessité de connaître le monde des moyens de communication  » de l’intérieur, en discernant leur logique et leur dynamique internes  » (p.XV), de manière à établir un dialogue avec les sciences de la communication tout en respectant leur autonomie.
Dans l’étude de la communication humaine, l’A. distingue trois domaines : 1) L’éthique de la communication qui traite de l’utilisation correcte des moyens de communication, 2) la pastorale de la communication, 3) la théologie de la communication (cf. p.45).
Depuis toujours les théologiens chrétiens ont réfléchi sur la communication dans le mystère de la Trinité, dans la Christologie ou dans l’Ecclésiologie. Il s’agissait d’une  » théologie implicite dans les traités théologiques classiques qui vont devenir maintenant une théologie explicite  » (p.45).
L’A. constate qu’il y a  » une grande distance entre la culture matrice de la théologie et la culture actuelle de la communication  » (p.33). Dans le désir de parvenir à une théologie communicative, l’A. examine les modèles culturels de notre société de communication. Le problème ne se réduit pas à l’usage performant des moyens de communication sociale. Le défi concerne l’élaboration d’une théologie  » centrée sur la catégorie de la ‘communication’  » (p.34), de manière à montrer le lien entre la communication humaine et l’expérience de Dieu. Le traité de l’Ecclésiologie s’articule particulièrement avec la théologie de la communication, mettant en valeur  » le caractère essentiellement communautaire, de dialogue et de communication propre à la foi  » (p. 36). Dans la communication humaine il est des valeurs théologiques et des expériences religieuses qui concernent la théologie. L’A. précise que l’objectif central de la théologie de la communication est d’analyser la dimension théologique du fait même de la communication et plus précisément  » le contenu théologal  » de la communication (p.37). En reprenant les études d’A. Dulles, l’A. définit la communication comme une mise en commun, un partage, où l’action de catalyse joue un rôle fondamental au-delà des informations explicites (cf. p.24). Cette théologie de la communication qui n’est qu’à ses débuts est souvent confondue avec la théologie des moyens de communication sociale.

 

3) Histoire et fondements de la théologie de la communication Pour bien saisir une réalité, il est nécessaire de la situer dans l’histoire. L’A. présente ainsi la pensée du Magistère de l’Eglise explicitée dans les textes officiels: Décret  » Inter mirifica  » du Concile Vatican II,  » Communion et progrès  » du pape Paul VI …Dans la première partie de l’ouvrage, l’A. relie la communication humaine et la théologie (PP 1-42) et il le fait à la lumière de l’histoire de la théologie de la communication (PP 43-72) ; la deuxième partie apporte une approfondissement des fondements théologiques de la communication : la Trinité, la création, l’Alliance et le péché, la Révélation, la Christologie, l’Esprit Saint, l’Ecclésiologie … Cette partie longue et classique est néanmoins nécessaire pour fonder et développer le propos de la théologie de la communication à partir notamment de la Bible (PP 73-228).
Dans la troisième partie (PP 239-348), des apports philosophiques contemporains viennent soutenir l’anthropologie et la sociologie chrétiennes. Par exemple, selon J.Habermas,  » le système socialiste aussi bien que le système capitaliste ont échoué dans la communication parce que tous les deux maintiennent du point de vue historique et idéologique des relations de domination entre les hommes  » (p.244).
Les textes du pape Paul VI comme l’encyclique  » Ecclesiam suam  » font resplendir d’une nouvelle clarté la vocation de l’homme à la communication et la mission de l’Eglise au service du dialogue dans le monde.
Dans la quatrième et dernière partie,  » la théologie des moyens de communication sociale  » montre comment ces moyens techniques sont bons et comment ils font partie du plan de Dieu pour le salut du monde.4) Prospective A l’heure actuelle, ce livre fait figure d’ouvrage pionnier de référence pour la théologie de la communication. Depuis 1994, d’autres travaux sont parus sur ce même thème, par exemple celui de Gian Franco Poli-Marco Cardinali. La communicazione, in prospettiva teologica. Riflessione sugli aspetti communicativi della fede . Torino. Editrice di Ci. 1998. 106p. Il est à espérer que d’autres travaux de recherche viendront fortifier et préciser ce que l’A. a initié ici.
Ce travail de base est précieux pour toux ceux qui voudront réfléchir sur la théologie de la communication. En revanche, la partie concernant l’expérience de la communication humaine et l’usage des nouvelles technologies semble peu développée et quelque peu abstraite. Pour avancer à partir des hypothèses théoriques de l’A., il serait bon de former des groupes pluridisciplinaires de travail qui pourraient comprendre outre des théologiens des professionnels de la communication tels que des psychologues, sociologues, spécialistes de la gestion des conflits … Leurs expériences humaines donneront jour à une meilleure intelligence du mystère de la foi. Alors il sera de plus en plus aisé de répondre à la question posée par l’A. lui-même :  » En quoi la communication humaine peut-elle aider à une compréhension plus exacte du discours théologique ?  » (p.33).